Tandis qu'elle s'abandonnait à ces terreurs innocentes, Mme Benoît se mettait en quête d'un marquis. Elle eut bientôt trouvé. Parmi les débiteurs de son père avec lesquels elle avait conservé des relations, le plus aimable était le vieux baron de Subressac. Non-seulement il y était toujours pour elle, mais il lui faisait même l'honneur de venir déjeuner chez elle, en tête-à-tête. Ces familiarités n'étaient pas compromettantes, d'un homme de soixante-quinze ans. Elle lui demanda un jour, entre les deux derniers verres d'une bouteille de vin de Tokay:
«Monsieur le baron, vous occupez-vous quelquefois de mariages?
—Jamais, charmante, depuis qu'il y a des maisons pour cela.»
Le baron l'appelait paternellement charmante.
«Mais, reprit-elle sans se déferrer, s'il s'agissait de rendre service à deux de vos amis?
—Si vous étiez un des deux, madame, je ferais tout ce que vous me commanderiez.
—Vous êtes au cœur de la question. Je connais une enfant de seize ans, jolie, bien élevée, qui n'a jamais été en pension, un ange! Mais, au fait, je ne vois pas pourquoi je vous ferais des mystères: c'est ma fille. Elle a pour dot, premièrement l'hôtel que voici: je n'en parle que pour mémoire; plus une forêt de quatre cents hectares; plus une forge qui marche toute seule et qui rapporte cent cinquante mille francs dans les plus mauvaises années. Là-dessus elle devra me servir une rente de cinquante mille francs, qui, jointe à quelques petites choses que j'ai, me suffira pour vivre. Nous disons donc: un hôtel, une forêt et cent mille francs de rente.
—C'est fort joli.
—Attendez! Pour des raisons très-délicates et qu'il ne m'est pas permis de divulguer, il faut que ma fille épouse un marquis; on ne demande pas d'argent; on sera très-coulant sur l'âge, l'esprit, la figure, et tous les avantages extérieurs; ce qu'on veut, c'est un marquis avéré, de bonne souche, bien apparenté, connu de tout le faubourg, et qui puisse se présenter fièrement partout, avec sa femme et sa famille. Connaissez-vous, monsieur le baron, un marquis que vous aimiez assez pour lui souhaiter une jolie femme et cent mille livres de rente?
—Ma foi! charmante, je n'en trouverais pas deux, mais j'en connais un. Si votre fille l'accepte, elle épousera un homme que j'aime comme mon fils. Mais je vous donne beaucoup mieux que vous ne demandez.