Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
«La femme doit suivre son mari.»
Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l'Apollon du Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner des ordres et à combiner les moyens d'entraîner son gendre à Paris.
Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au faubourg?
—Mais, madame, n'avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de bonne grâce?
—Et si je n'y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis trente ans (j'en ai quarante-deux) je suis travaillée de l'ambition d'y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m'entendre annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique m'a fait épouser un marquis de contrebande qui me battait? Si j'ajoutais enfin que je ne vous ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu'on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?
—Pardon, madame. D'abord, au prix où sont les noms sans tache, j'ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais ce n'est pas le cas, puisque vous ne m'avez rien donné. La forge et la forêt sont l'héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées dans l'entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, avec elle, je ne suis pas en peine de m'acquitter.
—Mais c'est de moi que vous tenez Lucile; c'est de moi qu'elle vous tient, s'écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur de ma vie!