La maison restait telle que Gaston l'avait quittée. La berline n'était pas sous la remise, et il manquait deux chevaux à l'écurie. On entendait au loin un bruit de violons aigres et de chansons discordantes: c'étaient les ouvriers et les paysans qui dansaient en plein air. Gaston songea d'abord à s'assurer le silence de Jacquet et le secret de sa poursuite nocturne. Il ne trouva pas de meilleur moyen que d'envoyer son confident à Paris. «Va prendre la diligence de Nancy, lui dit-il; à Nancy, tu t'embarqueras dans la rotonde pour Paris. Tu te feras conduire à l'hôtel d'Outreville, rue Saint-Dominique, 57, et tu diras à Mme Benoît que j'arriverai dans deux jours. Voici de quoi payer la voiture.
—Monsieur, demanda Jacquet d'une voix insinuante, si je faisais la route à pied, est-ce que l'argent serait pour moi?»
Il reçut pour réponse un coup de pied péremptoire, qui l'éloigna d'Arlange en le rapprochant de Paris.
Gaston, rompu de fatigue, remonta au second étage et se jeta sur son lit, non pour dormir, mais pour rêver plus posément à son étrange aventure. La fuite de Lucile, au moment où il se croyait le plus sûr d'en être aimé, lui semblait inexplicable. Évidemment ce départ était prémédité; il eût été impossible de le préparer en un quart d'heure. Mais alors, toute la conduite de la jeune femme était un mensonge: le bonheur qui éclatait dans ses yeux, la douce pression de sa main au milieu des tourbillons de la valse, les délicieuses paroles qu'elle avait murmurées une heure auparavant à l'oreille de son mari, tout devenait tromperie, amorce et mauvaise foi. Cependant, si elle ne l'aimait pas, pourquoi l'avait-elle épousé? Il était si facile de dire un non au lieu d'un oui! sa mère ne l'aurait pas contrainte, puisqu'elle favorisait sa fuite. Gaston se rappela alors la discussion animée qu'il avait soutenue le matin même contre Mme Benoît; il comprit sans difficulté le dépit de la veuve et sa vengeance. Mais comment cette mère ambitieuse avait-elle pu, en moins d'un jour, retourner le cœur de sa fille? Pourquoi Lucile n'avait-elle pas écrit un mot d'explication à son mari? Cette idée l'amena tout naturellement à chercher dans sa poche le billet de Mme Benoît. Il y remarqua un mot qui lui avait échappé à la première lecture: «Votre femme et votre argent!» En vérité, c'était bien d'argent qu'il s'agissait! Comme si l'argent était quelque chose pour celui qui voit crouler tout le bonheur de sa vie! Qu'importe une misérable somme à celui qui a perdu ce qu'on ne saurait acheter à aucun prix? «Votre femme et votre argent!» Cela ressemblait à la lugubre plaisanterie des cours d'assises qui condamnent un homme à la peine de mort et aux frais du procès! Gaston s'imagina, bien à tort, que sa belle-mère n'avait écrit ce mot que pour lui rappeler la position modeste dont elle l'avait tiré, et sa dignité ombrageuse en fut révoltée. A force de relire ce malheureux billet, il se persuada que ce serait une honte de partir pour Paris sans qu'on sût s'il courait après sa femme ou après son argent, et il résolut de rester à Arlange tant que Lucile ne lui aurait pas écrit.
Cette décision l'entraîna dans une dépense d'esprit et d'amabilité qu'il n'avait pas prévue. La nouvelle du départ de la marquise s'était répandue avec une vitesse électrique; et comme on n'avait jamais ouï dire, à quatre lieues à la ronde, qu'un bal de noces eût fini de la sorte, tous ceux qui avaient dîné ou simplement dansé à la forge y coururent en toute hâte sous le prétexte naturel d'une visite de digestion. Le marquis fit tête à cette armée de curieux, de façon à prouver aux plus difficiles qu'il était homme du monde lorsqu'il en avait le temps. Durant une semaine, la maison ne désemplit pas, et il ne témoigna nul ennui de passer moitié du jour au salon. Cette petite foule altérée de scandale fut stupéfaite de son air tranquille, de sa voix naturelle, de sa figure heureuse et souriante. Il raconta à qui voulut l'entendre que, depuis plus de quinze jours, Mme Benoît avait à Paris des affaires urgentes qui réclamaient sa présence et celle de sa fille; qu'en bonne mère, elle n'avait pas voulu retarder pour cela le mariage de Lucile; qu'en sage administrateur, elle avait voulu laisser un homme sûr à la tête de la forge; qu'en gracieuse maîtresse de la maison, elle n'avait pas gêné ses invités par l'annonce d'un si prochain départ. Si quelqu'un prenait un visage de condoléance et semblait plaindre les victimes d'une séparation si intempestive, Gaston s'empressait de rassurer cette bonne âme en lui apprenant que sous peu de jours le mari, la femme et la belle-mère seraient définitivement réunis. Non content de tromper les curieux et les malveillants, il prit la peine de les charmer. Il déploya en leur faveur ses grâces naturelles et acquises; il s'installa dans le cœur de toutes les femmes et dans l'estime de tous les hommes; il approuva tous les ridicules, il donna tête baissée dans tous les préjugés; il berna si savamment son auditoire, qu'il fit la conquête de tout le canton: cela peut arriver au plus honnête homme. Le premier résultat de cette comédie fut de lui donner cent cinquante amis intimes; le second fut de persuader à tout le monde que son récit était la pure vérité.
La vérité, la voici. Après le bal, Lucile, le cœur serré par une joie inquiète, suivit sa mère dans son appartement. A peine entrée, Mme Benoît la dépouilla, en un tour de main, de sa robe blanche, l'enveloppa dans un peignoir épais et lui jeta un châle sur les épaules, tandis que Julie remplaçait les souliers de satin par une paire de bottines. Sans lui donner le temps de s'étonner de cette toilette, sa mère lui dit vivement, tout en changeant de robe:
«Ma belle chérie, Gaston s'est rendu à mes prières; nous partons pour Paris à l'instant.
—Déjà? Il ne m'en a pas encore parlé!
—C'est une surprise qu'il te ménageait, chère enfant, car, au fond, tu regrettais bien un peu de ne pas voir ce beau Paris!
—Non, maman.