—Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que je dis; mais il me semble qu'il me les doit. J'avais fait mon compte comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m'en a donné que vingt: c'est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m'en a encore une fois donné que vingt: c'est encore quatre francs. Et comme quatre et quatre font huit.... Cependant, je peux me tromper, et si vous voulez que je vous rende...?
—Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»
Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l'arrivée de Gaston. Jacquet la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c'est un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur ses doigts combien il faudrait encore de louis d'or et de pièces de quarante sous pour faire cent francs.
Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n'osait pas se désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l'une en pestant, l'autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu'on ne savoure qu'à Paris. En l'absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes soirées au Théâtre-Français et à l'Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni au plaisir d'être vue. En quelque lieu que sa mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l'hôtel et l'espoir d'y trouver Gaston.
Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons un peu de nous passer de lui. Qu'est-ce qui me manquait autrefois pour me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j'avais tout le reste. Aujourd'hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d'Outreville, et nous devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d'Outreville!» Mais, j'y songe! j'irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on traite cavalièrement la fille d'un fournisseur, mais on a des égards pour la mère d'une marquise.»
Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?
«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous donné ma fille!»
Le baron ne s'attendait pas à un pareil exorde.
«Madame, reprit-il un peu trop vivement, le fou qui vous a fait l'honneur de devenir votre gendre est le plus noble cœur que j'aie jamais connu.
—Hélas! mon Dieu! si vous saviez ce qu'il a fait! Marié depuis huit jours, il a déjà abandonné sa femme!» Elle exposa, sans déguiser rien, tous les événements que le baron ignorait, et que vous savez. A mesure qu'elle parlait, le sourire reparaissait sur les lèvres du baron. Lorsqu'elle eut tout conté, il lui prit les mains et lui dit gaiement: «Vous avez raison, charmante, le marquis est un grand coupable: il a abandonné sa femme comme le roi Ménélas abandonna la sienne.