Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit, revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas l'attendre. Un trait s'est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra au relais.» Au même instant Pierre s'approcha de la portière de gauche, et Mme Benoît lui dit à l'oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, et droit à Moyenvic!»

La voiture partit au grand trot. C'était, en vérité, une singulière nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler vers le faubourg en compagnie d'une marquise. Elle se plaignit de la fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et plongeant ses regards humides dans l'obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu'au faubourg Saint-Germain.»

Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. C'est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura rejointe dans les vingt-quatre heures, s'il vous aime. Il n'y a pas là de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous sauve d'Arlange.

—O mon pauvre bonheur! s'écria l'enfant en tordant ses mains.

—De quoi vous plaignez-vous? Vous l'aimiez, vous l'avez épousé. Vous êtes mariée! Que vous faut-il de plus?

—Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j'étais bien plus heureuse quand j'étais fille: je voyais mon mari!»

D'Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière. Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante mère, fut pour elle une série interminable d'espérances et de déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut pour elle un désert dans un désert.

Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu'elle aperçut en ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins d'une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s'il n'était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser si elle fêta le messager d'une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres détails du voyage à Dieuze. «Comme il m'aime!» pensa Lucile. Je crois même qu'elle pensa tout haut.

«Pour vous finir l'histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me devoir une pièce de huit francs.

—En voici vingt, mon bon Jacquet.