Dans le monde, il se recommanda dès l'abord par deux talents qui vont rarement ensemble: il était danseur et causeur. Il dansait le mieux du monde, au point de faire dire qu'il avait de l'esprit jusqu'au bout des pieds. Il avait des jarrets solides, ce qui ne gâte rien, et un bras à porter une valseuse de plomb. Toutes les filles qui dansaient avec lui étaient enchantées d'elles-mêmes, et de lui par conséquent. Les mères, de leur côté, veulent toujours du bien à l'homme qui fait briller leurs filles. Mais lorsque après une valse ou un quadrille il allait s'asseoir au milieu des femmes d'un certain âge, le penchant qu'on avait pour lui se changeait en enthousiasme. Il avait trop de bon goût pour lancer des compliments à la tête des gens, mais il faisait trouver des idées à ses voisines, et les plus sottes devenaient spirituelles au frottement de son esprit. Il se refusait sévèrement les douceurs de la médisance, ne remarquait aucun ridicule, ne relevait aucune sottise, et plaisantait sur toutes choses sans blesser personne; ce qui n'est pas toujours facile. Il n'avait aucune opinion sur les matières politiques, ne sachant pas dans quelle famille l'amour pouvait le faire entrer. Il s'observait, se surveillait et s'épiait perpétuellement sans en avoir l'air. Il se disait à lui-même cent fois par soirée: Ma fille, tenez-vous droite!

Autant il était gracieux devant les femmes, autant il était froid dans ses rapports avec les hommes. Sa roideur frisait l'impertinence. C'était encore un moyen de faire sa cour à celles dont il attendait tout; une façon détournée de leur dire: «Je ne vis que pour vous seules.» Le sexe faible est sensible aux hommages des forts, et c'est double plaisir de faire courber une tête orgueilleuse. Sa superbe était trop affectée pour passer inaperçue: elle lui attira des querelles. Il se battit trois fois et corrigea ses adversaires galamment, du bout de l'épée: le plus malade des trois fut quinze jours au lit. Le monde sut gré à Léonce de sa modération comme de sa bravoure, et l'on reconnut en lui un beau joueur qui prodiguait sa vie en ménageant celle des autres.

C'était, au reste, le seul jeu qu'il se permît. Quand la lettre de Mme de Mortsauf ne l'aurait pas prémuni contre les cartes, il s'en serait défendu de lui-même, dans l'intérêt de sa réputation et de ses finances. Il jetait l'argent à pleines mains, mais à bon escient. Il ne refusait ni un billet de concert, ni un billet de loterie; nul citoyen des salons de Paris ne payait plus largement ses contributions. Il savait, à l'occasion, vider son porte-monnaie dans la bourse d'une quêteuse, ou s'inscrire pour vingt louis sur le carnet d'une dame de charité. Il dépensait beaucoup pour la montre et fort peu pour le plaisir, comptant pour inutile tout déboursé fait sans témoins. C'est en cela surtout qu'il se distinguait de ses modèles, les Rubempré et les de Marsay, hommes de joie et grands viveurs. Il ne faisait pas de dettes, il n'avait pas de maîtresses; il évitait tout ce qui pouvait l'arrêter dans sa course. Il voulait arriver sans retard et sans reproche.

Malgré de si louables efforts, il dépensa trois mois d'hiver et 35 000 francs d'argent, sans trouver ce qu'il cherchait. Peut-être manquait-il un peu de souplesse. Je l'aurais voulu plus moelleux. A l'étudier de près, on découvrait un bout d'oreille bretonne qui pouvait effaroucher le mariage. Il était trop agité, trop nerveux, trop tendu. C'était une machine supérieurement montée; mais on entendait le bruit des roues. Une femme de trente ans aurait pu lui donner le supplément de manières qui lui manquait; et, si j'en crois la renommée, il avait des professeurs à choisir, mais son siége était fait et il n'accepta les leçons de personne.

Quand je lui fis ma visite de nouvel an, il passa en revue les trois mois qui venaient de s'écouler. Il n'avait encore trouvé que des partis inaccessibles: une veuve légère et légèrement ruinée; une princesse russe plus riche, mais suivie de trois enfants d'un premier lit: et la fille d'un spéculateur taré.

«Je n'y puis rien comprendre, me dit-il avec une certaine amertume. J'ai des amis et point d'ennemis; je connais tout Paris et je suis connu; je vais partout, je plais partout; je suis lancé, je suis même posé, et je n'arrive à rien! Je marche droit à mon but, sans m'arrêter en route: on dirait que le but recule devant moi. Si je cherchais l'impossible, on s'expliquerait cela; mais qu'est-ce que je demande? Une femme de mon milieu, qui m'aime pour moi. Ce n'est pas chose surnaturelle! Matthieu a trouvé dans son monde ce que je poursuis vainement dans le mien. Cependant je vaux bien Matthieu.

—Au physique, du moins. As-tu de leurs nouvelles?

—Pas souvent: les heureux sont égoïstes. Le licencié améliore ses terres; il marne, il sème du sarrasin, il plante des arbres: cent niaiseries! Sa femme va aussi bien que le comporte son état. On espère l'arrivée de Matthieu II pour le mois d'avril: il n'y a pas de temps perdu.

—Je ne te demande pas si l'on s'aime toujours?

—Comme dans l'arche de Noé. Papa et maman sont à genoux devant leur belle-fille. Mme Bourgade a bien pris: il paraît que c'est décidément une femme distinguée: tout ce monde s'occupe, s'amuse et s'adore: ils ont du bonheur.