Le plus beau de mes amis me reçut dans un appartement empreint d'une coquetterie mâle. On n'y voyait aucun de ces brimborions qui trahissent l'intervention d'une femme: pas même une chaise de tapisserie! Le meuble de la salle à manger était en chêne, le salon, de brocatelle ponceau, avait un air décent, riche et confortable. Le cabinet de travail était plein de dignité: vous auriez dit le sanctuaire d'un auteur qui écrit l'histoire des croisades. Dans la chambre à coucher, on voyait une énorme tapisserie représentant la clémence d'Alexandre, une table de toilette en marbre blanc, un magnifique nécessaire étalé dans l'ordre le plus parfait, quatre fauteuils de moquette, et un lit à colonnes, lit monastique, large de trois pieds tout au plus.
La décoration ne donnait aucun démenti aux assurances de l'ameublement. Dans le salon, des paysages. Dans la salle à manger, un tableau de chasse, des volatiles, des natures mortes. Dans le cabinet, un trophée d'armes, de cannes et de cravaches, et quatre grands passe-partout remplis de gravures à l'eau-forte qui auraient pu figurer chez le farouche Hippolyte. Dans la chambre à coucher, cinq ou six portraits de famille achetés d'occasion chez les brocanteurs de la rue Jacob. Les meubles, les tableaux, les gravures et les livres de la bibliothèque, triés avec un soin scrupuleux, chantaient à l'unisson les louanges de Léonce. Les belles-mères pouvaient venir!
Mon premier soin en entrant fut de chercher les cigares, mais Léonce ne fumait plus. Il disait que le cigare, qui unit les hommes entre eux, n'a pas la vertu d'arranger les mariages, et que le tabac offense également les femmes et les abeilles, créatures ailées. Il me raconta sa campagne d'été, et me montra triomphalement vingt-cinq ou trente cartes de visite qui représentaient autant d'invitations pour l'hiver.
«Lis tous ces noms, me dit-il, et tu verras si j'ai jeté ma poudre aux moineaux!»
Je m'étonnai de ne voir que des noms de la banque et de l'industrie. «Pourquoi cette préférence? Les héros de Balzac allaient au faubourg Saint-Germain.
—Ils avaient leurs raisons, dit Léonce; moi, j'ai les miennes pour n'y pas aller. A la Chaussée d'Antin, mon nom et mon titre peuvent me servir; ils me nuiraient peut-être au faubourg Saint-Germain. Annonce un marquis dans un salon de la rue Laffitte, cinquante personnes regarderont la porte. Rue de l'Université personne ne lèvera les yeux. Les valets eux-mêmes y sont blasés sur les marquis. Et puis, tous ces nobles de vieille date se connaissent et s'entendent: ils sauraient bientôt que je ne suis pas des leurs. On ne demanderait pas à voir mes parchemins, mais on se dirait à l'oreille qu'on ne les a jamais vus. Mon marquisat serait éventé, et l'on m'enverrait chercher fortune ailleurs. Du reste, les grandes fortunes sont rares dans ce noble faubourg. Je me suis informé: il y en a cent ou cent cinquante, si vieilles, que tout le monde en a entendu parler; si claires, si évidentes, si bien établies au soleil, que tout le monde en a envie: de là, vingt prétendants autour d'une héritière. J'aurais beau jeu à faire le vingt et unième! on ne m'y prendra pas. Regarde la rive droite: quelle différence! Dans le salon du moindre banquier ou du plus modeste agent de change, tu vois danser dans le même quadrille une douzaine de fortunes colossales ignorées du public, et qui ne se connaissent pas entre elles. Celle-ci date de vingt ans, celle-là d'hier. L'une sort d'une raffinerie d'Auteuil, l'autre d'une usine de Saint-Étienne, l'autre d'une manufacture de Mulhouse; l'une arrive directement de Manchester, l'autre débarque à peine de Chandernagor. Les étrangers sont tous à la Chaussée d'Antin! Dans cette cohue toute retentissante du bruit de l'or, toute scintillante de diamants, on se rencontre, on se connaît, on s'aime, on s'épouse, en moins de temps qu'il n'en faut à une duchesse pour ouvrir sa tabatière. C'est là qu'on sait le prix du temps; c'est là que les hommes sont vivants, remuants et pressés d'agir comme moi; c'est là que je jetterai mon filet dans l'eau bruyante et tumultueuse!»
Il me récita un passage du Lis dans la vallée, qui contenait les règles de sa conduite; c'est la dernière lettre de Mme de Mortsauf au jeune Vandenesse. Nous relûmes ensuite les conseils d'Henri de Marsay à Paul de Manerville; puis il demanda le déjeuner, puis il perdit deux heures à sa toilette, deux heures juste, à l'exemple de M. de Marsay.
Je le vis assez souvent, dans le cours de l'hiver, pour remarquer comme il pratiquait les leçons de son maître. S'il est vrai que le travail mérite récompense et que toute peine soit digne de loyer, il lui était dû d'épouser Modeste Mignon, Eugénie Grandet ou Mlle Taillefer. Il se montrait partout aux heures où l'on se montre. Il galopait au bois tous les soirs, aussi exactement que si sa course eût été payée. Il ne manqua aucune première représentation des théâtres de bonne compagnie; il fut assidu aux Italiens comme s'il eût aimé la musique. Il ne refusa pas une invitation, ne perdit pas un bal, et n'oublia jamais une visite de digestion. En quoi je l'admirais. Sa toilette était exquise, sa chaussure parfaite, son linge miraculeux. J'avais honte de sortir avec lui même le dimanche, où nous portions des chemises empesées. Quant à lui, il sortait volontiers avec moi. Il avait loué pour six mois un coupé tout neuf où le carrossier avait peint provisoirement ses armoiries.