Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux variétés d'amour honnête: l'une est une plante sauvage qui se sème spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette ses racines jusqu'au plus profond de notre être, qui résiste au vent et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l'arrache, et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles; l'autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c'est une mère qui la sème dans l'âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s'unir par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme Léonce, s'applique à développer en lui les germes d'un amour qui promet des fruits d'or. Cette variété, plus commune que la première, se cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle résiste rarement au froid, et jamais à la misère.

Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l'écarté et perdait des sommes avec l'indifférence d'un millionnaire. En ce moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable! pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée d'Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui plut au premier coup d'œil. Peut-être l'eût-il trouvée un peu ridicule si elle n'avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s'il ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse.

Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles d'amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas à de la haine. La baronne, après s'être renseignée, invita Léonce à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu'il avait acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de l'élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d'un surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin ou nourri économiquement d'étoupes, et pour reconnaître à première vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant il n'était pas du bois dont on fait les dupes, et l'intérieur du baron le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l'oreille. On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être des vassaux nés à l'ombre du château de Stock. Le train de maison représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J'ai trouvé!»

Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, il fut d'une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et m'entraîna avec lui sur le coup d'une heure. J'ai oublié les détails de sa toilette, mais je me rappelle bien qu'elle éblouissait. Je reconnus Mlle de Stock au portrait qu'il m'en avait fait, quoiqu'il eût oublié de me dire qu'elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune est un phénomène assez rare pour qu'on en fasse mention. A la fin de la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se tenaient à genoux à chaque porte de l'église. Dorothée sollicitait la charité des passants par un coup d'œil interrogatif, d'une grâce toute mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l'obole du pauvre écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un billet de mille francs plié en quatre.

«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule.

—Treize mille francs et quelques centimes.

—C'est peu.

—C'est assez. L'aumône que je viens de faire me sera rendue au centuple. Centuplum accipies.»

Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu.

En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries d'Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d'uniformes et de rubans, ces salons où l'habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode; et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les boucheries à trente lieues à la ronde.