Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte:
«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l'hiver, et nous passons la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement. Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs, il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c'était un fils, on l'appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu qu'il ne s'avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins et tous les soirs. Le petit Léonce promet d'être aussi remuant que toi. Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay assure qu'elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t'ai dit qu'Aimée avait eu des maux d'estomac dans les premiers temps de sa grossesse; mais quelques bouteilles d'eau minérale et le bonheur de sentir vivre son enfant l'ont réconfortée; elle engraisse à vue d'œil. Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l'on demandait quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.» Je suis logé à la même enseigne, ou peu s'en faut: j'attends mon garçon. Les célèbres thèses n'ont pas fait grands progrès: la guerre du Péloponnèse, de Bello Peloponnesiaco, en est à la mort de Périclès, et «Corneille, auteur comique,» en reste à Clitandre. Tant pis pour la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d'être docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu'on parle de la rue de Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit réussir, c'est toi.»
—«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.»
Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin. Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l'appartement en amateur, et fit à part soi l'inventaire du mobilier. Tout homme de bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté. C'était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu'il avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais il n'en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu'il était un vrai riche et un vrai gentilhomme.
De son côté, Léonce était trop délicat pour s'attribuer une fortune mensongère. Il laissait courir l'imagination des gens, et ne disputait pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne se vantait de rien. Lorsqu'il parlait de sa famille, il disait sans emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à la fin, et qu'il serait forcé de confesser l'origine de sa noblesse et la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d'amour. Dorothée m'aime, j'en suis sûr; elle me l'a dit. Quand les parents verront que je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout avant le mariage.»
Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte, n'avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu'à la porte de l'église. La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du cœur comme les forces de l'esprit. Ce qui fait qu'une pensée est plus belle en vers qu'en prose, c'est la contrainte. Léonce et Dorothée s'écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c'était plaisir de les voir échanger leurs billets à l'abri d'un mouchoir ou à l'ombre d'un éventail. La baronne s'amusait de ces petits manéges; elle avait lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d'aimer M. de Baÿ.
Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le reçurent en audience solennelle.
«Monsieur le baron, madame la baronne, dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille. Pour ne vous rien laisser ignorer sur ma situation....»
Le baron l'interrompit par un geste seigneurial: «Arrêtez-vous ici, monsieur le marquis, je vous en supplie. Tout Paris vous connaît, et ma fille vous aime: je ne veux rien savoir de plus. Votre nom fût-il obscur, votre père eût-il mangé sa fortune, je vous dirais encore: «Dorothée est à vous.»
Il embrassa Léonce, et la baronne lui donna sa main à baiser: «Vous ne connaissez pas, dit la baronne, notre romanesque Allemagne. Voilà comme nous sommes tous.... du moins dans la haute classe.»