Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l'hôtel partit devant moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes, que j'employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur parent, et tu loges à l'hôtel des Princes! Tu t'appelles Bourgade, et tu me fais faire antichambre!»
Quand la porte s'ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique. J'étais jeune. C'est tout au plus si je pris la peine de regarder mon interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu'à lancer des foudres. Je me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade. Je racontai comment je m'étais introduit dans leur intimité, sans avoir l'honneur d'être de la famille; je fis un tableau pathétique de leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par demi-teintes! J'affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à chaque fois je le soulignais.
Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé. Pour l'achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai l'histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations que ce digne jeune homme s'était imposées, quoiqu'il ne fût pas de la famille et qu'il ne s'appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il prenait sur son nécessaire, lorsque tant d'autres sont chiches de leur superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l'avait conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné un nom, une fortune, une famille! Aujourd'hui, Aimée Bourgade, heureuse femme, heureuse mère, n'avait plus besoin de personne, et pouvait dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l'avait dédaignée.
M. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes: «C'est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l'aimer ainsi. Mon cher enfant! laissez-moi vous embrasser!»
Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni objections, je le pris par le cou et je l'embrassai quatre ou cinq fois sur les deux joues. J'étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes de père, cela se reconnaît toujours!
Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d'un air de profond étonnement, et il s'en aperçut. «Je vous expliquerai tout, me dit-il, lorsque j'aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à Auray. Merci; adieu; à bientôt!
—Halte-là! s'il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D'abord, on ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a des précautions à prendre, et vous n'irez pas de but en blanc débarquer sur la place d'Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât? Sur quelle cage à poulets?
—Mon Dieu! rien n'est plus simple. Quand le bâtiment s'est perdu, je n'étais plus à bord. Vous savez ce que j'allais faire en Amérique. Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le monde. J'avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier. Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m'assure que mon invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d'ouvriers. «Faites mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous constructeur de machines, et exploitez ici le séparateur Bourgade. L'appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez vous en passant. Croyez-moi, c'est la vraie Californie. Vous n'avez pas d'argent pour commencer l'entreprise, on vous en procurera; une bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S'il vous faut un associé, me voici.» C'est ainsi que nous avons fondé la maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs, et j'en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne s'arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie.
—Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions!
—Mieux que cela, mais qu'importe! Dites-moi donc par quel miracle du malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse?