—Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le naufrage de la Belle-Antoinette. Votre première lettre sera arrivée quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue d'Orléans. Je crois me rappeler qu'elles ont déménagé sans donner leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d'ailleurs elles n'attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n'entre pas une fois en huit jours dans la rue Traversine.
—Vous n'avez pas une idée de ce que j'ai souffert: écrire pendant plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse!
—Allez! allez! j'ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous.
—Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j'en voyais mille imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les privations et à tous les conseils de la misère; j'étais riche, et je ne pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m'a fait passer bien des nuits blanches. J'aurais voulu venir à Paris, interroger la police, fouiller la ville entière; mais j'étais cloué à la maison! J'ai fait insérer une note à la Presse et au Constitutionnel, personne n'a répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux?
—Pas souvent; et ces dames, jamais.
—Je les lisais tous, et bien m'en a pris. C'est le Siècle qui m'a annoncé le mariage d'Aimée.
—Il s'agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement, s'il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m'en croyez, vous vous ferez précéder d'un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme qui cherche une place: c'est le frère de Matthieu, le beau-frère d'Aimée; du reste homme d'esprit et digne de représenter une grande puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?»
Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers. A Vannes, M. Bourgade descendit à l'hôtel. Les nouveaux mariés poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce l'avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l'idée que M. Bourgade n'était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit: «Peut-être!» Elle s'était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l'élève de l'école centrale m'avait dit autrefois à propos du séparateur. Si l'invention avait survécu, l'inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L'espoir rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M. Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s'écrièrent naïvement: «Nous le savions bien que tu n'étais pas mort!»
M. Bourgade n'a pas la tournure d'un grand seigneur, tant s'en faut! mais il n'a pas non plus les manières d'un parvenu. Si vous le rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue d'Orléans. Cet excellent petit homme méritait d'avoir un gendre comme Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j'ai abusé de mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de leur château, c'est qu'il n'y a pas de pauvres aux environs. Matthieu a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n'avons pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n'en avons pas quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans. Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et Mme Stock ont passé l'Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours joueur; il gagne gros et perd tout ce qu'il gagne. Le Petit-Gris et sa femme n'habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur connaissance, il faudra prendre le chemin d'Auray. Ils n'ont pas perdu cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils m'ont envoyé une bourriche d'huîtres et une caisse de sardines. Les sardines étaient bonnes, mais les huîtres s'étaient ouvertes en chemin.