—Si j'avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n'as pas de cousine, donc je n'ai pas de fille.

—Vous avez raison... J'ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux d'Ems avec sa mère. Je l'aime; j'ai lieu de croire que je ne lui suis pas indifférent, et j'ai l'honneur de vous demander sa main.

—La main de qui?

—La main de Mlle votre fille.

—Allons! pensa l'oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s'il le guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche. Pauvre François!»

Il s'assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d'écouter, cela te calmera.» Il lut:

«La monomanie est l'opiniâtreté d'une idée, l'empire exclusif d'une passion. Son siége est dans le cœur, c'est là qu'il faut la chercher et la guérir. Elle a pour cause l'amour, la crainte, la vanité, l'ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la passion; tantôt par la joie, la gaieté, l'audace et le bruit; tantôt par la timidité, la tristesse et le silence.»

Pendant cette lecture, François parut se calmer et s'assoupir: il faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n'avait ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L'oncle Morlot y fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les yeux, puis il s'endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l'œil.

François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus qu'un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s'approche du bureau, trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l'appuie solidement par le manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement, mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n'en fut pas même troublé.

François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé jusqu'à terre. C'était la dernière édition de la Monomanie raisonnante. Il l'emporta dans un coin et se mit à lire, comme un sage, en attendant l'arrivée du docteur.