Cependant, au mois d'août de cette année, quatre mois avant de lier les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait rencontré aux eaux d'Ems une jeune fille presque aussi farouche que lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage: c'était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à l'ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule à ciel ouvert sous l'épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu'un mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un long regard étonné. François leur fut présenté à l'improviste par un convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l'Allemagne. Il les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande solitude; plus le monde fait de bruit autour d'elles, plus elles se serrent dans leur coin pour se parler à l'oreille. La jeune Parisienne et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s'y trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique; elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles ne s'enquirent jamais s'il était riche ou pauvre: il leur suffisait de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus précieuse que celle de ce cœur d'or. De son côté, François fut ravi de sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd'hui arrive un rayon de soleil qui met l'hiver en déroute. A midi les arbres sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l'amour de François. Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une débâcle; l'enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques semaines. Je ne sais qui prononça d'abord le mot de mariage, mais qu'importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes parlent d'amour.
François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu'il aimait dépendait d'un père dont il fallait obtenir le consentement. C'est ici que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l'envoyer. Cependant la tâche était facile, et l'esprit le plus vulgaire s'en fût tiré glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune et jusqu'à l'humeur de son futur beau-père. On l'avait initié à tous les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu'il était et ce qu'il avait; la réponse n'était pas douteuse. Il hésita si longtemps, qu'au bout d'un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de lui. Je crois qu'elles auraient encore pris quinze jours de patience, mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions, il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de venir la demander en mariage: il savait où la trouver.
Un matin que François allait prendre ces dames pour la promenade, le maître d'hôtel lui annonça qu'elles étaient parties pour Paris. Leur appartement était déjà occupé par une famille anglaise. Un si rude coup, tombant à l'improviste sur une tête si faible, égara sa raison. Il sortit comme un fou, et se mit à chercher Claire dans tous les endroits où il avait l'habitude de la conduire. Il rentra chez lui avec une violente migraine qu'il soigna Dieu sait comment! Il se fit saigner, il prit des bains d'eau bouillante, il s'appliqua des sinapismes féroces; il vengeait sur son corps les souffrances de son âme. Lorsqu'il se crut guéri, il repartit pour la France, bien décidé à demander la main de Claire avant même de changer d'habit. Il court à Paris, saute hors du wagon, oublie ses bagages, monte dans un fiacre, et crie au cocher:
«Chez Elle, et au galop!
—Où cela, bourgeois?
—Chez monsieur..., rue.... Je ne sais plus!»
Il avait oublié le nom et l'adresse de celle qu'il aimait. «Allons chez moi, pensa-t-il; je retrouverai....» Il tendit sa carte au cocher qui le conduisit chez lui.
Son concierge était un vieillard sans enfants, appelé Emmanuel. En arrivant devant lui, François le salua profondément et lui dit:
«Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Emmanuel. Je voulais vous écrire pour vous demander sa main; mais j'ai pensé qu'il serait plus convenable de faire cette démarche en personne.»
On reconnut qu'il était fou, et l'on courut chercher son oncle Morlot au faubourg Saint-Antoine.