L'oncle Morlot était le plus honnête homme de la rue de Charonne, qui est une des plus longues de Paris. Il fabriquait des meubles anciens avec un talent ordinaire et une conscience extraordinaire. Ce n'est pas lui qui aurait donné du poirier noirci pour de l'ébène, ou livré un bahut de sa fabrique pour un meuble du moyen âge! Et cependant il possédait, tout comme un autre, l'art de fendiller le bois neuf et de simuler des piqûres de vers, dont les vers étaient innocents. Mais il avait pour principe et pour loi de ne faire tort à personne. Par une modération presque absurde dans les industries de luxe, il limitait ses bénéfices à cinq pour cent en sus des frais généraux de sa maison: aussi avait-il gagné plus d'estime que d'argent. Lorsqu'il écrivait une facture, il recommençait l'addition jusqu'à trois fois, tant il avait peur de se tromper à son profit.

Après trente ans de ce commerce, il était à peu près aussi riche qu'en sortant d'apprentissage: il avait gagné sa vie comme le plus humble de ses ouvriers, et il se demandait avec un peu de jalousie comment M. Thomas s'y était pris pour amasser des rentes. Si son beau-frère le regardait d'un peu haut, avec la vanité des parvenus, il le regardait de bien plus haut encore, avec l'orgueil d'un homme qui n'a pas voulu parvenir. Il se drapait superbement dans sa médiocrité, et disait avec une morgue plébéienne: «Au moins, je suis sûr de n'avoir rien à personne.»

L'homme est un étrange animal: je ne suis pas le premier qui l'ait dit. Cet excellent M. Morlot, dont l'honnêteté méticuleuse amusait tout le faubourg, sentit au fond du cœur comme un chatouillement agréable lorsqu'on vint lui annoncer la maladie de son neveu. Il entendit une petite voix insinuante qui lui disait tout bas: «Si François est fou, tu deviens son tuteur.» La probité se hâta de répondre: «Nous n'en serons pas plus riches.—Comment! reprit la voix: mais la pension d'un aliéné n'a jamais coûté trente mille francs par an. D'ailleurs nous prendrons de la peine; nous négligerons nos affaires; nous méritons une compensation; nous ne faisons tort à personne.—Mais, répliqua le désintéressement, on se doit gratis à sa famille.—Vraiment! murmurait la voix. Alors, pourquoi notre famille n'a-t-elle jamais rien fait pour nous? nous avons eu des moments de gêne, des échéances difficiles: ni le neveu François, ni feu son père n'ont jamais songé à nous.—Bah! s'écria la bonté d'âme, cela ne sera rien; c'est une fausse alerte, François guérira en deux jours.—Peut-être aussi, poursuivit la voix obstinée, la maladie tuera son malade, et nous hériterons sans faire tort à personne. Nous avons travaillé trente ans pour le souverain qui règne à Potsdam; qui sait si un coup de marteau sur la tête d'un étourdi ne fera pas notre fortune?»

Le bonhomme se boucha l'oreille; mais cette oreille était si large, si ample, si noblement évasée en forme de conque marine, que la petite voix subtile et persévérante s'y glissait toujours malgré lui. La maison de la rue de Charonne fut confiée aux soins du contre-maître; l'oncle prit ses quartiers d'hiver dans le bel appartement de son neveu. Il dormit dans un bon lit, et s'en trouva bien. Il s'assit à une table excellente, et les crampes d'estomac dont il se plaignait depuis nombre d'années furent guéries par enchantement. Il fut servi, coiffé, rasé par Germain, et il en prit l'habitude. Peu à peu il se consola de voir son neveu malade; il se fit à l'idée que François ne guérirait peut-être jamais. Tout au plus s'il se répétait de temps en temps, par acquit de conscience: «Je ne fais tort à personne!»

Au bout de trois mois, il s'ennuya d'avoir un fou au logis, car il croyait être chez lui. Le perpétuel radotage de François et sa manie de demander Claire en mariage lui parurent un fléau intolérable: il résolut de faire maison nette et d'enfermer le malade chez M. Auvray. «Après tout, se disait-il, mon neveu sera mieux soigné et je serai plus tranquille. La science a reconnu qu'il était bon de dépayser les fous pour les distraire: je fais mon devoir.»

C'est dans ces pensées qu'il s'était endormi, lorsque François s'avisa de lui lier les mains: quel réveil!

III

Le docteur entra en s'excusant. François se leva, remit son livre sur le bureau, et exposa l'affaire avec une grande volubilité, en se promenant à grands pas.

«Monsieur, dit-il, c'est mon oncle maternel que je viens confier à vos soins. Vous voyez un homme de quarante-cinq à cinquante ans, endurci au travail manuel et aux privations d'une vie laborieuse; du reste, né de parents sains, dans une famille où l'on n'a jamais vu un cas d'aliénation mentale. Vous n'aurez donc pas à lutter contre une maladie héréditaire. Son mal est une des monomanies les plus curieuses que vous ayez eu l'occasion d'observer: il passe avec une incroyable rapidité de l'extrême gaieté à l'extrême tristesse, c'est un mélange singulier de monomanie proprement dite et de mélancolie.

—Il n'a pas complétement perdu la raison?