—Non, monsieur, il n'est pas en démence; il ne déraisonne que sur un point; et il appartient bien à votre spécialité.
—Quel est le caractère de sa maladie?
—Hélas! monsieur, le caractère de notre siècle, la cupidité! Le pauvre malade est bien de son temps. Après avoir travaillé depuis l'enfance, il se trouve sans fortune. Mon père, parti du même point que lui, m'a laissé un bien assez considérable. Le cher oncle a commencé par être jaloux; puis il a songé qu'étant mon seul parent, il deviendrait mon héritier en cas de mort, et mon tuteur en cas de folie, et comme un esprit faible croit aisément ce qu'il désire, le malheureux s'est persuadé que j'avais perdu la tête. Il l'a dit à tout le monde, il vous le dira à vous-même. Dans la voiture, quoiqu'il eût les mains liées, il croyait que c'était lui qui m'amenait chez vous.
—A quelle époque remonte le premier accès?
—A trois mois environ. Il est descendu chez mon concierge et lui a dit d'un air effaré: «Monsieur Emmanuel, vous avez une fille.... laissez-la dans votre loge et venez m'aider à lier mon neveu.»
—Juge-t-il bien de son état? sait-il qu'il est malade?
—Non, monsieur, et je crois que c'est bon signe. Je vous dirai, de plus, qu'il y a des dérangements notables dans les fonctions de la vie de nutrition. Il a perdu complétement l'appétit, et il est sujet à de longues insomnies.
—Tant mieux! un aliéné qui dort et qui mange régulièrement est à peu près incurable. Permettez-moi de le réveiller.»
M. Auvray secoua doucement l'épaule du dormeur, qui se dressa en pieds. Son premier mouvement fut de se frotter les yeux. Lorsqu'il vit ses mains liées, il devina ce qui s'était passé durant son sommeil, et il partit d'un grand éclat de rire. «La bonne plaisanterie!» dit-il.