«Rien, répondit-il; elle vient, je l'entends; c'est la joie.... mais j'en suis accablé. Le bonheur tombe sur moi comme de la neige. L'hiver sera rigoureux pour les amants. Docteur, regardez donc ce que j'ai dans la tête.»
M. Morlot courut à lui en criant:
«Assez! ne déraisonne plus! Je ne veux plus que tu sois fou. On dirait que c'est moi qui t'ai volé ta raison. Je suis honnête. Docteur, voyez mes mains; fouillez dans mes poches; envoyez chez moi, rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine; ouvrez tous les tiroirs; vous verrez que je n'ai rien à personne!»
Le docteur était fort embarrassé entre ses deux malades, lorsqu'une porte s'ouvrit, et Claire vint annoncer à son père que le déjeuner était sur la table.
François se leva comme par ressort; mais sa volonté seule courut au-devant de Mlle Auvray. Son corps retomba lourdement sur le fauteuil. A peine s'il put balbutier quelques mots.
«Claire! c'est moi. Je vous aime. Voulez-vous?...»
Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d'un rouge vif. Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une compression violente. Claire, aussi morte que vive, s'empara de ses deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre fille en fut épouvantée. Ce n'est pas ainsi qu'elle espérait le revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous les symptômes d'une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l'aurait guéri!»
Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C'était un charmant petit lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la cheminée une grande coupe d'onyx: c'était le seul présent que Claire eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous souhaite une pareille infirmerie.
Pendant qu'on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré s'agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade, saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le vite, vite! je ne veux pas qu'il meure; je mettrai opposition à sa mort, c'est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le guérissez pas, on dira que c'est moi qui l'ai tué. Vous êtes témoins que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux pauvres. Un verre d'eau, s'il vous plaît, pour laver mes mains!»
On le transféra dans la maison de santé. Là, il s'agita tellement, qu'il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par derrière et dont les manches sont cousues à l'extrémité: c'est ce qu'on appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui.