Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe le plus délicat se complaît dans l'héroïsme. Vous me direz que ces deux femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois que s'il eût été un étranger il n'y aurait presque rien perdu. Saint Vincent de Paul n'a inventé qu'un uniforme, car il y a dans la femme de tout rang et de tout âge l'étoffe d'une sœur de charité.

Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s'expliquaient ni le long silence de François, ni son brusque retour, ni l'occasion qui l'avait conduit à l'avenue Montaigne. S'il aimait Claire, pourquoi s'être fait attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s'introduire chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S'il avait oublié son amour, pourquoi n'avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin? On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion guérie, jusqu'au moment où la présence de Claire l'avait détrompé? Mais non, puisque, avant de la revoir, il l'avait demandée en mariage.

A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire. Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les plus confuses et à lire dans l'âme des fous comme dans un livre à demi effacé, les rêvasseries d'un fiévreux sont un langage intelligible, et le délire le plus confus n'est pas sans lumières. On sut bientôt qu'il avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s'expliqua même comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle.

Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes. François avait été fou. La crise terrible qu'elle avait provoquée sans le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a le privilége de juger, c'est-à-dire de terminer la folie: cependant il n'y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu'il guérît, n'aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il donner sa fille à un de ses malades?

«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n'ai peur de rien: je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il n'aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n'aurons donc rien à craindre. Le pauvre enfant n'était malade que par un excès d'amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu'il reste assez fou pour m'aimer comme je l'aime!

—Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit passée. S'il est honteux d'avoir été malade, si je le vois triste ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets, s'il en parle avec résignation, s'il revoit sans répugnance les personnes qui l'ont soigné, je me moque des rechutes!

—Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d'avoir aimé jusqu'à l'excès? C'est une noble et généreuse folie, qui n'entrera jamais dans les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux qui l'ont soigné?... C'est nous!

Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et le malade entra en convalescence. Lorsqu'il se vit dans une chambre inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu'il était encore à l'hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d'Ems. Sa faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à d'autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre comme d'un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent. Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une, sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de patience. C'est là qu'on admira les ménagements paternels de M. Auvray. L'excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre, François, assis sur son lit, lesté d'un bouillon de poulet et de la moitié d'un jaune d'œuf, raconta sans interruption, sans trouble et sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu'une joie tranquille, l'histoire des trois mois qui venaient de s'écouler. Claire et Mme Auvray pleuraient en l'écoutant. Le docteur avait l'air de prendre des notes ou d'écrire sous la dictée, mais il tombait autre chose que de l'encre sur son papier.

Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de conclusion:

«Aujourd'hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j'ai dit à mon excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n'oublierai plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Auvray; je l'ai vue cet été aux eaux d'Ems, avec sa mère; je l'aime; elle m'a bien assez prouvé qu'elle m'aimait, et, si vous ne craignez pas que je retombe malade, j'ai l'honneur de vous demander sa main.»