—Mon Dieu! vous croyez peut-être qu'un portrait coûte bien cher!

—Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.

—Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J'espère que vous ne confondez pas un portrait avec un tableau!

—La différence n'est pas si grande.

—Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu'est-ce qui fait le prix d'un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C'est l'invention. Les tableaux ne sont si chers que parce qu'il y a peu d'hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, l'invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; mais le cadre n'est pas compris!

—Ce n'est pas ce qui m'arrêterait. Mais que diront mes amis, lorsqu'ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre Henri Tourneur?

—Vous leur direz que vous l'avez fait faire sur le boulevard.

—Alors vous me promettez de ne pas signer?

—Je vous promets tout ce qu'il vous plaira. A quand la première séance?