—Mais, fille terrible, est-ce que j'ai le temps de te marier? Voici encore mes terrains qui reviennent sur le tapis: on parle d'y fonder une cité ouvrière. J'ai vu la liste du conseil d'administration; tous hommes très-bien. Ils m'ont fait parler par un de mes chefs; je recevrais un million, argent sur table, et l'on me laisserait un lot de 20 mètres sur 15 pour bâtir. C'est fort beau: que faire?
—Accepter, puisque c'est fort beau.
—Mais dans dix ans cela serait superbe!
—Mais dans cent ans, papa, cela serait magnifique! Il est vrai que ni vous ni moi n'en profiterions.
—Tout cela me rompt la tête. Bonsoir, je me couche.
—Sans rien décider, papa?
—La nuit porte conseil.»
Le digne homme dormit, comme à l'ordinaire, d'un sommeil profond et retentissant, dont le bruit rappelait tantôt les grondements de la foudre, tantôt le roulement d'une diligence sur un pont. Il y a en lui deux choses que les soucis rongeurs n'ont jamais pu entamer: l'appétit et le sommeil. Il partit pour son bureau plus irrésolu qu'il ne l'avait jamais été, mais lesté d'une livre de pain et d'une énorme jatte de café au lait. Il était à peine arrivé à la rue Saint-Lazare, lorsque sa fille et sa sœur entendirent le plus formidable carillon qui, de mémoire de sonnette, eût retenti dans la maison. Rosalie courut à la porte, en criant: «Il est arrivé quelque chose à papa!»
Le sonneur était M. de Chingru, boutonné jusqu'au cou, dans un grand air de discrétion importante. On le reçut: Rosalie et sa tante se tenaient habillées dès huit heures du matin, comme en province. A neuf, les traces du déjeuner avaient disparu, et la salle à manger se transformait en ouvroir.
«Mesdames, dit Chingru, pardonnez-moi de vous déranger à pareille heure. Je viens remplir près de vous un devoir d'honnête homme. C'est moi qui ai conduit ici M. Henri Tourneur, à l'occasion d'un terrain qu'il prétendait acheter: puissé-je arriver à temps pour arrêter les suites de mon imprudence!