«Gaillard.»


La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l'usage de ses bureaux et la correspondance de ses employés.

Henri Tourneur n'entra pas dans tant de détails. Il s'habilla en un tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras ouverts.

Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu'elle doit débuter à l'Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois tableaux, un petit chef-d'œuvre de Meyerbeer.

Elle était en peignoir blanc et répétait l'allegro d'un morceau magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien, sinon qu'on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s'affliger de son mariage; mais à aucun prix elle n'eût voulu l'entraver. L'intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s'indigna qu'on lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde de M. de Pourceaugnac. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre que le remède serait pire que le mal.

Il s'en alla droit à la rue d'Amsterdam, et trouva la porte close: on était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l'escalier, il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le substitut de service. C'était un jeune homme de trente ans, initié avant l'âge à tous les mystères de la vie parisienne.

«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n'est pas la première fois que le parquet a connaissance d'une pareille affaire. Vous avez entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe toute une classe d'individus dont la profession unique est de dépister les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au quatrième étage pour en prélever une part. Ils s'associent entre eux et forment des compagnies anonymes dont l'intrigue est le seul capital, et dont les statuts n'ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu'à dix pour cent de la dot, les autres se contentent d'un bénéfice modique, car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru, quel que soit son véritable nom, s'est montré, à coup sûr, un des plus modérés. Lorsqu'il s'est vu refuser la rétribution qu'il espérait, il aura fait jouer par quelqu'une de ses associées, ou plutôt de ses complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons la comédienne et l'auteur de la pièce; mais il n'est pas probable que l'on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements, et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d'établir la complicité de Chingru.»

En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du Havre: