I

Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous font pas peur, nous irons de notre pied jusqu'au château du marquis de Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet d'encre. Cependant il est dans l'enceinte de la ville, et le vin qu'on y boit a payé l'entrée. C'est un palais contemporain du premier empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d'un fournisseur enrichi aux armées: on l'appelait alors la Folie-Sirguet. Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n'était point encore comtesse de Caraman, et qui n'était plus Mme Tallien. En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se rencontrent dans l'intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de vingt hectares où l'on chasse le lapin, le faisan, et même, en se serrant un peu, le chevreuil. La pièce d'eau renferme de magnifiques échantillons de tous les poissons d'Europe, sans excepter le silure. La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N'est-ce pas en deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses, comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère aujourd'hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l'aise dans les vastes salles de 1804. Je n'ai vu que l'appartement de réception, c'est-à-dire le rez-de-chaussée, et j'en suis sorti émerveillé. La salle à manger, lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s'ouvre d'un côté sur la salle de billard, la salle d'armes et le fumoir; de l'autre, sur une enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré de meubles confortables, est revêtu d'un lierre qui s'enroule autour des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s'y croirait au pied du Vésuve, si l'on n'apercevait dans la pièce voisine un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.

Cet appartement hospitalier s'ouvre à l'art de toutes les nations et de tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens et les poétiques rêveries d'Ary Scheffer; on y voit un blond paysage de Corot à quatre pas d'une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et le Don Juan naufragé de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les yeux à la Pénélope de Cavalier.

Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et de sa fille, et je ne sais combien de chambres d'amis. Le château est si loin de tout qu'on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.

M. de Guéblan est un gentilhomme comme on n'en voyait pas il y a cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m'empresse de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne sortent point d'une de ces petites officines souterraines qui sont moins rares qu'on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs contemporains, mais les Guéblan n'ont rien à démêler avec l'industrie de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu'à la Révolution, et ils n'ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard dont l'histoire offre peu d'exemples, le sang de cette noble famille ne s'est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l'épée comme un mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas plus qu'une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n'est pas fâché d'être fils de quelqu'un; il lit volontiers l'histoire de France et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d'Orsay et la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.

Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s'il pouvait ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s'écrierait en se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de l'argent.»

Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne énormément d'argent. Il fait ses affaires lui-même, il n'a pas d'intendant, il n'est volé par personne, il ne se ruine pas plus que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le croire. Le marquis a passé deux ans à l'École polytechnique, trois ans à l'École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d'agriculture à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers. Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit. Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait humilié si on le prenait en flagrant délit d'ignorance. C'est lui qui a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de drainage qu'il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté une des premières machines à battre qui se soient vendues en France, et il l'a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l'opium indigène dans sa propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.

La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département de l'Ain; ses vignes de Langres, qui n'avaient jamais donné qu'une piquette médiocre, fournissent aujourd'hui un vin de Champagne estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d'imprimer ses armoiries sur le blé qu'il récolte et le vin qu'il fabrique. Si ses aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d'or; ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd'hui; les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit d'aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d'argent, il faut que j'en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion d'honneur sans avoir gagné la moindre épaulette.

Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu'à leur chapeau, ne seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu'il a signés. Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: Du Petit Bétail, traité comprenant l'éducation des lapins russes et des poules cochinchinoises. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu'il a littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n'auraient jamais été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de décembre! J'espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici la carte de trois services.