Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s'est marié fort jeune à une demoiselle noble qui l'a laissé veuf avec dix mille francs de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont la profession était d'abattre des chênes pour en faire des bûches, et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui disant: «Administre mes biens, j'élèverai ta fille: tu me serviras de fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s'établit dans le beau château que M. Michaud n'avait pas eu le temps de démolir. En travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s'occupait de sa fille, puisque Victorine était l'unique héritière de Mme Michaud.
C'est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D'abord, elle est presque aussi grande que son frère, c'est-à-dire qu'avec un peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois, il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle est charpentée aussi solidement qu'un drame de Frédéric Soulié, et sa tête n'est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu'elle ait à peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l'exagère en mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu'on peut montrer; aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n'est pas qu'elle veuille plaire à personne: elle s'habille pour elle, et cela se voit assez. L'opinion des autres lui est tellement indifférente, qu'elle ne fait rien qu'à sa tête et ne se met jamais qu'à sa mode. Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables un petit chef-d'œuvre de goût est bientôt transformé en guenille: c'est l'affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing. Lorsqu'elle reçoit chez elle, c'est dans des toilettes inexplicables, que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l'ai vue coiffée d'une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses, lourdes et légères, point de Venise et point d'Angleterre, le tout fagoté à grand renfort d'épingles, et dans un si beau désordre qu'une chatte n'y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de chambre n'a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui pensait qu'un homme n'en sait jamais trop, mais qu'une femme en sait toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus paternelles de l'orthographe, mais elle a le malheur d'écorcher autant de mots qu'elle en prononce. C'est une infirmité dont son mari ne s'est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé qu'il ne s'en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu'on a rarement le temps de l'entendre; elle conte vingt choses à la fois, sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni ce qu'elle dit, ni ce qu'elle fait, ni ce qu'elle veut, bonne femme du reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l'autorité de son frère. Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd'hui payant sans marchander, demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette: refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite, et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas; pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s'en défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.
On s'étonnera peut-être qu'un homme de grand sens comme M. de Guéblan ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais le marquis a trop d'affaires pour méditer le traité de Fénelon sur l'Éducation des filles, et d'ailleurs on doit un peu de condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que le vrai précepteur d'une femme est son mari. Il sait que Victorine n'apprendra pas au château tout ce qu'elle devrait savoir, mais il est sûr qu'elle ne saura rien de ce qu'elle doit ignorer. Plein de cette confiance, il dort sur les deux oreilles.
Le fait est que Mme Michaud n'a donné à sa nièce que des maîtres de soixante ans sonnés; je n'excepte pas le maître de danse. De tous les auteurs qu'elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott, traduit par Defauconpret. Elle y a joint Numa Pompilius et les œuvres complètes de Florian, la Case de l'Oncle Tom, quelques-uns des petits chefs-d'œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un choix des romans de chevalerie qui ont charmé l'enfance de Mme Michaud et qui n'attristent pas la jeunesse de Victorine.
La belle héritière a seize ans tout au plus. C'est une enfant, mais une enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait rouges; mais l'écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles. Elle a les dents un peu trop courtes: c'est un genre de laideur que j'apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle, un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante: aimez-vous les grenades? Son pied n'est pas ce qu'on appelle un petit pied: une Chinoise n'en voudrait pas, et les mandarins lettrés n'écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et d'une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les dimensions d'un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu'on veut savoir combien durera la beauté d'une fille, il est prudent de regarder le portrait de sa mère.
Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d'une âme inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu'on ne la questionne jamais. Son père n'a pas le temps de causer avec elle, et Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour s'amuser à déchiffrer l'esprit d'une petite fille. Enfin, elle n'a pas d'amies de pension, n'ayant jamais été mise en pension. On la croit un peu sotte, parce qu'elle a contracté l'habitude du silence; mais son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous n'entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure. Ouvrez! il s'élève un concert de gazouillements frais et sonores qui remplit les airs et monte jusqu'au ciel. Lorsque Victorine s'en allait dans le parc, un livre à la main, sous l'escorte de sa femme de chambre ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux: «Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait à l'héroïne de tous ses romans, et qu'elle avait déjà couru plus d'aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville.
Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux pour se reposer d'un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie comme une flèche en disant: «J'ai de l'argent mignon, j'ai touché le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance respectueuse, s'était avancée jusqu'à l'extrémité du parc, vers le boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s'était assise, comme une héroïne de roman, à l'ombre d'un vieil arbre, célèbre dans les chansons du XVe siècle sous le nom du Chêne rond:
Le seigneur tient sa justice
Sous le chêne rond:
Répondez sans artifice.