Tout rond, rond, rond!
On y boit et on y mange
Sous le chêne rond;
On y danse le dimanche
En rond, rond, rond!
Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa famille, et intitulé Histoire véridique des adventures merveilleuses de l'incomparable Atalante.
Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l'avait laissée la veille:
«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.» Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l'un ni l'autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit: «Et moult se douloyt la belle Atalante, et n'avoit nul soulas en ce monde, d'autant que le caliphe estoit d'estrange visaige, car il avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les mamielles d'ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon père! Voyons l'autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal, le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l'ung contre l'aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit: «Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l'ung et l'aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand'peur; mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu'il fit à son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l'archange Gabriel. Lors vint le noble chevalier vers l'eschafaulz des dames, et mit un genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict mon cueur à la flamme de vos yeux.»
Atalante—je veux dire Victorine—continua sa lecture en fermant les yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d'appel, emmaillotté dans une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et coiffé d'une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles. Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait la plus piteuse grimace à travers la visière d'un casque empanaché. Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa figure, qu'il tenait obstinément cachée.
«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu'il se hâte, s'il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal. Je l'ai déjà bien assez attendu.»