Quant au public, à cet honnête et patient public de Paris, il lui sera d’autant plus malaisé de trouver une voiture que les remises deviendront plus vastes et la centralisation plus puissante. Supposez que la Compagnie n’ait plus que dix établissements dans la ville : elle sera peut-être un peu mieux en mesure de surveiller ses ouvriers ; mais le voyageur, l’homme pressé, celui qui paye, ne pourra plus aller chercher un coupé de remise, à moins d’avoir un carrosse à lui.

J’ai vu souvent que l’autorité se donnait beaucoup de peine pour faire mal et à grands frais ce que la liberté ferait mieux et à meilleur marché. Pourquoi ne permettrait-on pas à Paris ce qui se tolère sans inconvénient dans presque toutes les grandes villes de l’Europe ? Lorsqu’un particulier a un cheval, une voiture et une remise, que ne lui permet-on de se mettre à la disposition du public ? Prenez les précautions les plus indispensables : exigez que l’homme sache conduire, que la voiture soit propre et que le cheval soit valide ; exigez que le nom et l’adresse du propriétaire soient inscrits en lettres apparentes sous les yeux du voyageur. Vous encouragerez ainsi une petite industrie vraiment utile, et il suffira de quelques agents de police pour la surveiller. Le voyageur circulera en toute sécurité, la nuit comme le jour, sachant qu’il confie sa personne et ses biens à un homme établi, offrant certaines garanties, domicilié à tel endroit et soumis à telle surveillance d’en haut. Voilà pour les voitures de remise.

La Compagnie impériale, que nous avons à cœur de sauver, sera-t-elle tuée par cette concurrence ? Non.

Si je tiens à sauver la Compagnie impériale, ce n’est pas seulement parce qu’elle existe et que ses actionnaires, comme ses honorables administrateurs, sont dignes de tout notre intérêt ; c’est aussi parce qu’elle est nécessaire. Les coupés de remise auraient beau s’accroître en nombre sous un régime de liberté, ils ne suffiraient jamais aux besoins de la population : il faut des fiacres. C’est peu que le Parisien aisé trouve dans sa rue et presque à sa porte une voiture de remise à deux francs la course. Le marchand pour ses affaires, l’employé, le commis, le petit rentier pour ses visites, l’ouvrier pour sa noce, ont besoin d’une voiture à bon marché, dans les prix de vingt à vingt-cinq sous, intermédiaire entre l’omnibus et le coupé de remise.

Cette énorme réduction de prix ne peut s’obtenir qu’à une seule condition, et c’est ici que le concours de l’autorité devient nécessaire. Nous avons vu que les loueurs sous remise, en liardant sur toutes les dépenses et en mettant la course à deux francs, gagnaient au plus l’intérêt de leur capital. Comment les fiacres pourront-ils se tirer d’affaire s’ils abaissent leur tarif à vingt ou vingt-cinq sous ?

Ils le pourront si l’administration de la ville de Paris leur permet de stationner sur la voie publique et d’économiser ainsi le loyer d’une remise. Une remise est une boutique, et les boutiques se louent horriblement cher depuis la reconstruction de Paris. Le moindre hangar, dans les beaux quartiers, représente un capital de cinquante mille francs, puisque le terrain vaut plus de cinq cents francs le mètre. Or, combien pensez-vous qu’on puisse remiser de voitures sur une surface de cent mètres carrés ? Donc, il n’y aura de voitures à bon marché que celles qui pourront séjourner gratuitement dans la rue et attendre les passants le long du trottoir. Sans ce modeste privilége, point de fiacres.

La sécurité des voyageurs exige que ces voitures appartiennent à une grande compagnie. Il faut que la moralité et le capital d’une administration responsable servent de garantie au public contre les violences ou la mauvaise foi d’un cocher. Plus les voitures de place sont dispersées sur le pavé de Paris, plus il convient qu’elles soient réunies entre les mains d’un seul gérant.

Ce travail de concentration est tout fait, puisque tous les fiacres de Paris, sauf un chiffre insignifiant, appartiennent à la Compagnie impériale. Rien de plus honorable, rien de plus sûr et de plus rassurant que l’administration de M. Ducoux. Les tarifs modérés que l’autorité supérieure a établis sont de nature à contenter le public sans ruiner les actionnaires, et l’on peut dire sans paradoxe que la Compagnie impériale des fiacres, une fois débarrassée de ses voitures de remise, servira régulièrement les intérêts de son capital, avec quelque petit dividende.

A qui les servira-t-elle ? That is the question. Aux actionnaires ? Je ne connais pas un seul actionnaire qui ne soit de cet avis ; mais il semble que l’administration de la ville de Paris professe une opinion contraire.

A Dieu ne plaise, ma chère cousine, que j’outrage aucun pouvoir constitué ! Je dis ce que je pense, quelquefois moins, jamais plus, et je le dis avec toute la politesse que la nature et l’éducation m’ont départie. Quelques amis me trouvent trop timide et prudent à l’excès : c’est que j’ai pour système de n’abuser de rien, pas même de la liberté permise à la critique. Je touche par-ci par-là, du bout de ma plume, à tous les abus qui lèvent la crête ; mais toutes les personnes investies d’une autorité quelle qu’elle soit, me sont sacrées.