— Monsieur, me disait-il, je n’avais pas trop mal acheté. J’ai eu mes deux chiffons de papier pour 300 francs. J’aurais pu vendre avec profit quand les actions ont monté à 180, mais c’était un placement : j’ai gardé. Pendant cinq ans, j’ai espéré un dividende, ou pour le moins un intérêt de 5 pour cent : on ne m’a rien donné. A la fin, le découragement m’a pris, et j’ai vendu mes actions à 30 francs pièce ; 60 francs pour les deux ! C’est 240 francs perdus, sans compter les intérêts !
— Mais alors, dis-je en moi-même, qui trompe-t-on ici ? Tout le monde se plaint : voyageurs, cochers, chevaux, actionnaires. Le mal est grand ; d’où vient-il ? quel remède y pourrait-on apporter ?
La police correctionnelle a réformé un gros abus en punissant les administrateurs qui empochaient les bénéfices.
Un homme d’une capacité incontestable et de la plus haute intégrité, un des fonctionnaires les plus droits de notre pauvre révolution de 1848, M. Ducoux, est placé à la tête de l’entreprise. Il a pris en main la tâche ingrate de réparer cinq années de désordres et de gaspillage et de sauver un capital de 40 millions, le denier des pauvres, le trésor des petites gens. Il a jeté dans cette affaire son temps, sa vie, sa fortune et la fortune de ses amis. Les actionnaires ont deviné que lui seul était capable de sauver la Compagnie, si la Compagnie pouvait être sauvée : ils lui ont confié des pouvoirs de dictateur.
Déjà l’influence de ce nom pur, la réforme du luxe administratif, la suppression de quelques rouages inutiles, et surtout l’œil du maître, ont diminué la dépense, allégé le passif, rassuré les actionnaires, relevé le crédit de la Compagnie.
Mais, sans parler du matériel, qui se fait vieux, la Compagnie impériale est atteinte de deux vices organiques.
Le premier est la réunion des fiacres et des voitures de remise sous une même administration.
L’autre est un traité qui décerne tous les bénéfices de la Compagnie à la préfecture de la Seine.
La Compagnie, en réunissant l’exploitation de mille deux cents voitures de remise au monopole des voitures de place, n’a pas fait une bonne affaire. Il est facile de comprendre que la location des coupés de remise ne saurait profiter qu’à l’industrie privée. Un petit loueur qui possède trois ou quatre voitures peut s’installer n’importe où, dans une boutique, au fond d’une cour, ou même sous une porte cochère. Il surveille lui-même l’exactitude de ses cochers, la santé de ses chevaux, la distribution de ses fourrages. S’il s’absente pour une heure, il se fait remplacer par sa femme, ou sa fille, ou son petit garçon. Il est connu dans le quartier : c’est à lui qu’on vient se plaindre si l’on n’est pas content ; c’est lui qui punit les travailleurs employés à son service, lorsqu’ils manquent de politesse ou de probité ; c’est encore lui qui ménage la bougie des lanternes et l’avoine de la musette : rien n’est perdu ni gaspillé, grâce à lui. A force de soin, d’attention et d’économie, ce petit industriel fait rendre à son capital un intérêt de quatre ou cinq pour cent.
Mettez une compagnie à sa place : que gagnera-t-elle ? Une augmentation de recettes ? Non, car la voiture, le cheval et le cocher ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire lorsqu’ils ont amassé de douze à quinze francs en un jour. Une réduction sur les dépenses ? J’en doute. Les chevaux, les voitures et les cochers sont des unités parfaitement distinctes ; il n’y a nul profit à les agglomérer. Les maquignons n’ont jamais donné treize chevaux à la douzaine ; les carrossiers ne font aucun avantage à celui qui achète les voitures en gros ; la nourriture de vingt cochers coûte exactement vingt fois plus cher que la nourriture d’un seul. Il y a peut-être quelque chose à gagner sur le prix des fourrages ; mais tout approvisionnement est un capital qui dort, et le coulage est toujours plus considérable dans un grand magasin que dans un petit grenier. Ajoutez que les frais de surveillance, les frais d’administration et la nécessité de trouver ou de créer de grandes remises au centre même d’une capitale dévoreront d’emblée une bonne part du revenu.