Je me mis donc à murmurer contre la haute et puissante administration de la ville de Paris. J’accusai le très-dominant préfet de la Seine de négliger la question des voitures pour celle des expropriations. En un mot, ma chère cousine, le retour au logis gâta tout mon plaisir de la soirée. Mademoiselle Cellier me semblait toujours jolie, mais M. Haussmann me paraissait un peu négligent. J’admirais comme la jeune artiste avait joué son rôle ; je regrettais que le préfet ne s’acquittât pas mieux du sien. Ma nuit fut agitée, et je vis apparaître dans mes rêves tantôt mademoiselle Cellier, tantôt M. Haussmann, tantôt l’un et l’autre à la fois.

Mardi matin, je sortis de bonne heure pour dissiper les nuages qui m’obscurcissaient l’esprit. Comme j’avais l’intention de me promener à pied, je rencontrai plus de cent voitures vides : on en trouve tant qu’on veut, toutes les fois qu’on n’en veut pas.

Sur la place du Palais-Royal, je vis un cheval et un cocher qui mettaient leurs loisirs à profit : ils se battaient ensemble. Je m’adressai à l’homme, comme au plus raisonnable des deux ; je le rappelai doucement au respect de la loi Grammont, et je lui fis un peu de morale.

— Parbleu ! répondit-il, vous en parlez bien à votre aise ! J’ai été un homme établi, propriétaire d’une bonne petite voiture et de deux chevaux blancs qui ne travaillaient que pour m’amasser des gros sous. Il est venu une grande farceuse de compagnie qui m’a racheté tout ça… Dame, il le fallait bien, puisque j’étais ruiné si je refusais de lui vendre. Comme je n’avais pas les reins assez solides pour soutenir la concurrence, et comme j’étais trop vieux pour apprendre un autre état, j’ai vendu le numéro, les chevaux et la voiture, et j’ai pris du service dans la Compagnie en qualité de mercenaire. Mon argent est mangé depuis longtemps ; je vis au jour le jour d’un maigre salaire, sous la surveillance de quarante ou cinquante employés qui m’espionnent comme un voleur. Aussi j’escamote l’argent d’une course toutes les fois que l’occasion s’en présente ; et je serais bien bête de faire autrement, puisqu’on n’a pas de confiance en moi. Lorsque j’attrape une bonne aubaine, je bois à tire-larigot pour me consoler de mes misères. Autrefois je portais l’argent à la Caisse d’épargne, parce que j’avais un avenir ; j’espérais acheter une deuxième voiture, puis une troisième, et devenir finalement un petit entrepreneur. La Compagnie ne m’a laissé aucune espérance. Mercenaire je suis, mercenaire je mourrai, à moins qu’on ne me prenne en flagrant délit d’escamotage, auquel cas MM. les employés me mettraient à pied pour la vie, et il ne me resterait plus que l’hôpital.

Tandis qu’il soulageait son cœur de cocher avec une amertume qui me rappela le souvenir de feu Collignon, je regardais son cheval. La pauvre bête, mal pansée, le poil terne et maculé de boue par quelques coups de pied tout frais, semblait dire en son patois :

— Si j’avais choisi mon cocher, ou si quelqu’un me l’avait choisi avec intelligence, je serais beaucoup moins malheureux. Il faut des travailleurs assortis, et les bureaux, qui disposent de la vie des cochers comme de la nôtre, n’ont pas le temps de nous appareiller. Ils prennent au hasard n’importe quel homme et n’importe quel cheval, et les condamnent à vivre ensemble. Moi qui suis doux et flegmatique, je suis tombé sur un compagnon brutal, et cette incompatibilité d’humeurs abrégera ma vie de deux ou trois ans.

Je m’en allai tout pensif, et je me rappelai l’histoire de cette Compagnie impériale des Petites-Voitures qui est chargée de contenter également le public, les cochers et les chevaux.

Il y a cinq ans, les voitures de Paris étaient dispersées aux mains de quelques compagnies et d’une multitude de petits propriétaires. Une grande compagnie se fonda au capital de 40 millions. Elle voulut racheter toutes les voitures de place et de remise, persuadée que la centralisation réduirait les dépenses et doublerait les bénéfices. La préfecture de la Seine aida puissamment à cette révolution, soit parce qu’elle espérait améliorer un grand service public qui avait toujours laissé à redire, soit parce qu’elle se promettait d’augmenter ses revenus en prélevant une grosse part sur les bénéfices de la Compagnie. Les anciens propriétaires de fiacres ou de coupés ne furent pas expropriés pour cause d’utilité publique ; mais la peur d’une concurrence invincible et quelques faux bruits répandus dans Paris les décidèrent à vendre au plus vite. La Compagnie impériale acheta environ quinze cents voitures de place et douze cents voitures de remise, constituant à son profit une sorte de monopole.

Je me souvenais des brillantes espérances que le public de Paris, et surtout les pauvres et les ignorants, avaient fondées sur la nouvelle compagnie. J’avais vu les actions de 100 francs monter à 150 et plus haut encore dans un espace de quelques jours. Je supposais que les dividendes avaient répondu à l’attente générale, et je me demandais comment une compagnie si riche ne faisait rien de plus pour contenter ses voyageurs, ses cochers et ses chevaux. Fallait-il que tant de victimes fussent sacrifiées à l’insatiable avidité de MM. les actionnaires ?

Pauvres actionnaires ! Mon portier a eu deux actions de la Compagnie impériale, comme presque tous les portiers de Paris. C’est hier seulement qu’il m’a conté ses peines :