Le fait est que je n’y trouvai nul embarras de voitures : place nette ! Un millier de promeneurs attendaient l’arrivée du premier fiacre, pour se le disputer à coups de poing.

Moi qui ne suis pas d’humeur belliqueuse, je pris tout doucement le chemin de la place Louis XV, qu’on appelle place de la Concorde depuis que Louis XVI y fut guillotiné. La rue était bordée de promeneurs immobiles qui attendaient les bras croisés un fiacre absent.

La place de la Concorde et les Champs-Élysées m’offrirent le même spectacle, et, comme j’avais fait cinq ou six kilomètres à pied, la fatigue me conseilla de rentrer au logis comme j’étais venu. « Allons ! disais-je en moi-même, puisqu’il est impossible de trouver un fiacre lorsqu’il fait beau, je profiterai du premier rayon de pluie pour visiter le bois de Boulogne ! » Lundi, il pleuvait à torrents : Dieu, qui protége la France et qui la mouille, m’avait exaucé. Il est vrai que les affaires ne me permettaient pas de courir la campagne ; mais, en revanche, j’avais huit ou dix courses importantes à fournir dans ce bon Paris. Je me mis en quête d’une voiture.

J’en trouvai mille et plus, mais aucune n’était libre. Je parcourus, sous mon parapluie, la rue Vivienne, le boulevard, la Chaussée-d’Antin, la rue Saint-Lazare, le faubourg Saint-Honoré, et je pus faire le recensement de cinq ou six mille Parisiens mouillés qui attendaient sous les portes cochères ce que je cherchais le long du trottoir.

Décidément, pensai-je en soignant le rhume que j’avais pris, la pluie et le beau temps favorisent à l’excès la circulation des fiacres. Les voitures de Paris ne chôment jamais. Quelle industrie florissante ! Heureux entrepreneurs ! heureux cochers ! heureux chevaux ! Que d’argent et que d’avoine ! Mais le public qui paye mériterait d’être mieux servi. A mesure que notre siècle avance en âge, Paris devient plus grand, le temps a plus de prix, les hommes sont plus pressés et les jambes plus paresseuses. Il conviendrait de doubler le nombre des voitures, et l’entrepreneur qui nous rendrait ce bon office ne perdrait pas son argent.

Le même soir, je profitai d’une embellie pour courir jusqu’au Gymnase. Le spectacle était excellent, et j’y pris grand plaisir, quoique enrhumé. Lafontaine me ravit ; il est rentré dans son élément et il y fait merveille. Le spectacle se terminait par un petit chef-d’œuvre de M. Labiche : les Deux Timides. Je ris aux larmes. Une jeune et jolie débutante, aussi recommandable que recommandée, mademoiselle Francine Cellier, jouait le rôle de Sophie Arnoult dans Je dîne chez ma mère. Sa beauté, sa grâce et son intelligence me transportèrent au septième ciel. Mais la pluie tombait à minuit, et tous les fiacres étaient couchés. Je ne trouvai pour rentrer chez moi qu’une voiture de maraude, sans numéro, sans glaces aux portières, malpropre au dehors, repoussante en dedans, traînée cahin-caha par un fantôme de cheval. Le cocher avait l’air d’un malfaiteur ; la voiture avait servi à commettre trois ou quatre espèces de crimes.

J’en échappai sain et sauf ; mais le cocher se fit payer sa course beaucoup plus cher qu’elle ne valait. Comme ses prétentions me paraissaient exagérées, il me dit d’une voix de rogomme :

— De quoi ! Est-ce que vous auriez la prétention de me payer comme un fiacre ? Je n’ai pas donné sept mille cinq cents francs pour acheter un numéro ; je ne paye pas vingt sous par jour à la Ville pour l’entretien de son macadam ; je ne suis pas forcé d’avoir domicile à Paris ; mon vin et mon avoine ne sont pas soumis à l’octroi ; mon loyer ne coûte rien, puisque j’ai ma remise dans les carrières Montmartre ; j’ai acheté ma voiture au vieux bois et mon cheval à l’abattoir ; c’est pourquoi ma course ne coûte pas vingt-cinq sous, mais quarante !…

Ce raisonnement me laissa fort étonné, et je me dis que le service des voitures de Paris était encore loin de la perfection. Je connaissais la merveilleuse célérité des cabs de Londres. Ils coûtent un peu cher, je l’avoue, mais ils courent avec le vent. J’avais entendu louer le droschki de Saint-Pétersbourg pour la vitesse et le bon marché. Les carrosses de Rome sont propres et confortables au prix le plus modéré. Les cabriolets de Naples vont d’un bout à l’autre de la ville, avec la rapidité de l’éclair, pour neuf sous. Comment se peut-il que les voitures publiques de Paris prennent la queue après toutes celles de l’Europe ?

Lorsqu’un Français voit quelque chose qui va mal, il s’en prend tout d’abord à l’autorité. Rien n’est plus naturel et, jusqu’à un certain point, plus légitime. Dans un pays où l’autorité exerce un pouvoir sans limites, on le rend responsable de tout.