La fougue de mon tempérament me porte quelquefois à m’insurger contre les choses ; mais cet esprit de soumission qui est le fond même de l’esprit français me pousse à me prosterner devant les gens. Si j’habitais la Perse ou le Caboul, ou quelqu’un de ces pays où le bien public s’égare imprudemment dans les coffres des administrateurs, je signalerais le mal sans accuser personne ; je dirais : « Il y a des millions bien maladroits ; il se fait des fortunes trop rapides. » Mais nous voilà à cent lieues des Petites-Voitures et de la ville de Paris.
La ville a cru de bonne foi qu’elle faisait la fortune de la Compagnie impériale. Elle s’est réservé le droit de prélever, sous forme d’impôt, une part des bénéfices ; quelle part ? cent pour cent. Voilà un chiffre que les calculateurs n’avaient pas prévu. C’est l’expérience qui l’a donné.
La Compagnie a commencé par acheter au prix de 11,000 francs chaque voiture de place. Sur cette somme assez ronde, il y a 7,500 francs qui ne se rapportent ni à la voiture, ni au cheval, ni au harnais, mais au numéro, c’est-à-dire au droit de rouler voiture et de stationner sur la voie publique. Ce droit, précieux entre tous, coûte donc à la Compagnie 375 francs par voiture, ou un peu plus de 20 sous par jour.
La ville a jugé qu’un privilége si brillant ne pouvait se payer trop cher. Elle a frappé chaque voiture d’un nouveau droit, dit de stationnement, au profit du macadam municipal.
Or, la Compagnie (déjà nommée) est tenue d’avoir ses magasins et tout son matériel dans l’enceinte de Paris. Elle paye à la Ville, sous forme d’octroi, une redevance qui ne laisse pas d’être considérable.
Les personnes les mieux informées m’ont assuré que le total des redevances payées par la Compagnie à la ville s’élevait à 1,500,000 francs par an. J’en conclus que, si la ville était assez généreuse pour renoncer à ses prétentions, les actionnaires auraient dès à présent 1,500,000 à se partager.
On me dit que l’honorable M. Ducoux poursuit devant les tribunaux la réparation de quelques erreurs commises par la Ville au préjudice de la Compagnie. Entre les juges et les plaideurs, je me garderai bien de mettre le doigt.
Mais tu me permettras de te soumettre ici quelques réflexions très-prudentes et très-mesurées.
C’est encore la ville de Paris qui a établi aux abords de la Bourse ces tourniquets ingénieux qui désespèrent nos financiers. On prétend, dans un certain monde, que les tourniquets ont paralysé les affaires, abaissé notre marché au second ou au troisième rang et diminué de quelques milliards la richesse de la France. Par compensation, ils rapportent 700,000 francs à la ville de Paris.
Il faut que la Ville soit bien nécessiteuse pour se procurer de l’argent à ce taux-là ?