Mais non, elle a 102 millions de revenu, le budget d’un royaume de troisième ordre.

102 millions ne sont pas une petite affaire. On peut avoir un bon pavé, un éclairage parfait et une excellente police municipale pour la somme de 102 millions.

Malheureusement, ma chère cousine, ce n’est ni le pavé, ni l’éclairage, ni la salubrité de la ville, ni la sécurité des habitants qui nous coûtent le plus cher. C’est… comment appellerai-je cette maladie ? La fièvre du changement.

Une rue était vieille et mal bâtie : on la renverse, rien de mieux. On en bâtit une autre à la place, mais si vite, si vite, qu’on prend quelquefois mal ses mesures et qu’il faut démolir des maisons neuves pour les reconstruire à nouveau. Cela coûte assez cher, à ce que m’a dit un architecte.

Il arrive qu’on adopte sans y regarder de trop près le plan d’un édifice public. Les maçons accourent du bout du monde ; il faut travailler la nuit, le jour ; pas une minute à perdre. Mais un homme de goût passe par là et trouve le monument ridicule. On dessine un autre plan et l’on s’empresse de bâtir autre chose.

Un édifice monstrueux s’élève au milieu d’une rue, coupant les communications, menaçant le boulevard, déshonorant la rue de la Paix. Passe un homme de bon sens, qui ordonne la démolition. Mais pourquoi la ville de Paris avait-elle permis de construire ? Ne dirait-on pas qu’elle a pris pour devise les deux mots les plus coûteux du Dictionnaire : bâtir et démolir ?

J’entendais hier un étranger qui revient à Paris après dix ans d’absence.

— Vous êtes de singulières gens, me disait-il. A voir la fièvre qui vous talonne, on dirait que vous êtes des parvenus pressés de jouir, ou plutôt des usufruitiers qui se hâtent de manger leur revenu. Vous bâtissez des palais en un mois et vous plantez des arbres tout venus. Craignez-vous donc de mourir sans postérité, singulières gens que vous êtes ?

— Monsieur, lui répondis-je, ce n’est pas à nous qu’il faut vous en prendre : on ne nous a point consultés. Autrefois les travaux publics se décidaient plus lentement, et après une sorte d’enquête où tout homme disait son mot. Les Chambres, les journaux, vous, moi, chacun avait voix au chapitre. Si, par exemple, il avait été question de bâtir un Opéra définitif, vous auriez entendu un beau tapage dans Landerneau. Tout est changé ; nos mœurs sont beaucoup moins bruyantes depuis qu’on ne nous invite plus à parler.

» L’Opéra se construira tout seul, en un rien de temps, à nos frais et sans notre avis. Il sera trop petit, mais on pourra toujours le renverser pour en bâtir un autre. Croyez-vous que nous aurions voté la démolition immédiate et simultanée de toutes les rues de Paris, si nous avions été consultés ? On remplace les logements à bon marché par des appartements hors de prix, et, comme ce remaniement coûte assez cher, il faut augmenter les octrois. Il suit de là que nous payons douze centimes de trop sur un kilogramme de viande pour avoir le droit de payer 6,000 francs le loyer d’un cinquième étage.