— Tout cela, reprit l’étranger, fait le plus grand honneur à M. le préfet de la Seine. J’ai beaucoup connu son prédécesseur, un homme charmant. Nous l’appelions le bon berger, parce qu’il n’écorchait pas les moutons.
XX
LA DÉMOCRATIE IMPÉRIALE
Le gouvernement de la France est démocratique et absolu. — L’ancienne monarchie. — Les associés du pouvoir royal. — A quelles conditions on pouvait régner sur la France. — La révolution abroge le droit divin et proclame le droit du peuple. — L’Europe monarchique se révolte contre ces nouveautés. — La France choisit un chef militaire. — La coalition est la plus forte. — Restauration. — Révolution bourgeoise de 1830. — La bourgeoisie règne pour son compte. — Révolution de 1848. — Faiblesse du parti démocratique. — Les vieux partis s’accordent contre la démocratie. — Élection d’un président. — Résistance de la démocratie. — Influence des partis vaincus. — Dix ans de réaction. — Expédition de Rome au dehors et au dedans. — Initiative de l’empereur et retour aux principes de 89. — Campagne d’Italie au dedans et au dehors.
Ma chère cousine,
Le spectacle des affaires publiques est assez curieux pour mériter un quart d’heure d’attention.
Nous avons un gouvernement absolu et démocratique. On peut même affirmer, sans trop de paradoxe, qu’il se fait plus démocratique à mesure qu’il devient plus absolu. Un prince élu par la majorité du peuple, en vertu d’un principe révolutionnaire, gouverne le pays dans l’intérêt du plus grand nombre et continue l’œuvre de la révolution française.
Depuis l’origine de notre nation jusqu’à l’année 1789, la majorité des citoyens a obéi par habitude, par bonhomie, par ignorance, à une monarchie théocratique et aristocratique. Théocratique, car le roi régnait par la grâce de Dieu, comme le délégué d’une puissance invisible et surnaturelle qui le sacrait par la main de ses prêtres. Aristocratique, car le souverain s’appuyait sur le dévouement intéressé d’une classe privilégiée.
En ce temps-là, le roi n’était pas tout à fait maître, mais la majorité de la nation était parfaitement esclave. Le roi devait une certaine obéissance à Dieu, c’est-à-dire aux prêtres, et une certaine déférence à la noblesse. Bon gré mal gré, il fallait compter avec ces deux puissances collatérales, et quelquefois rivales de la royauté. La noblesse ne craignait pas d’entrer en campagne contre Louis XI, Louis XIII et Louis XIV enfant ; sans parler des petites conspirations qui remplissent notre histoire. Le clergé régna sur les rois et les contraignit d’exécuter les volontés de Dieu, c’est-à-dire les siennes. Rien n’était plus logique ni plus conforme aux principes de la monarchie. Lorsqu’on règne par la grâce de Dieu, on est tenu d’exécuter ses commandements, et au besoin de leur prêter main-forte. Cette théorie est admirablement développée dans un chef-d’œuvre de Bossuet : la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte. L’évêque de Condom ne fit que résumer en un corps d’ouvrage les idées qui avaient été de tout temps imposées par le clergé catholique et subies par les rois de la France.
De toute antiquité, nos souverains par la grâce de Dieu ont eu des gendarmes, des dragons et des bourreaux au service de l’Église. Je ne veux pas remonter jusqu’à Charlemagne, qui punissait de mort la rupture du jeûne, ni jusqu’à ce roi très-pieux qui perçait d’un fer rouge la lèvre des blasphémateurs. Relisez seulement l’histoire du XVIe siècle, écrite en lettres de sang, sous la dictée de la cour de Rome. Rappelez-vous que notre Henri IV, après avoir échappé aux dangers de la Saint-Barthélemy, menaça de la peine de mort les bouchers qui vendraient de la viande en carême. Il ne pouvait faire moins, du jour où il régna par la grâce de Dieu. Louis XIV, le mieux obéi de tous les maîtres, employa une partie de son règne à se défendre contre les empiétements de l’Église et l’autre à venger par le fer et par le feu les intérêts de l’Église.
Ce grand prince, élevé par les prêtres, se regardait comme un député du ciel, et, quoiqu’il eût souvent maille à partir avec ses électeurs, il accomplissait fidèlement un mandat impératif. Louis XV, qui ne croyait pas en Dieu, défendait aux philosophes de penser comme lui, car l’athéisme aurait sapé les fondements de son autorité. Jusqu’aux derniers jours du droit divin, jusqu’à la veille de 89, le roi maintint les priviléges de la noblesse et du clergé, fit brûler des sorciers pour la grande gloire de Dieu et conserva des serfs sur la terre de France. C’est l’Assemblée constituante qui eut la gloire de mettre en liberté les derniers esclaves. Ils vivaient en Franche-Comté, et ils appartenaient à un couvent de moines. Jamais peut-être les rois n’auraient osé accomplir cet acte de justice, de peur de susciter la colère de Dieu.