La Révolution abrogea le droit divin et proclama le droit du peuple. Depuis longtemps déjà, l’absurdité du vieux principe était admise par tous les bons esprits. Quelques penseurs hardis avaient lancé, dès le XVIe siècle, des protestations un peu déclamatoires. Sous Louis XIV, un grand homme peu connu aujourd’hui, le pasteur Jurieu, établit avec une logique invincible ce principe de la souveraineté nationale, qui fut prêché par Rousseau, adopté par la nation, décrété par la Convention. Principe aussi vieux que la raison humaine ; admis sans contestation par les philosophes de l’antiquité, mais étouffé, durant plusieurs siècles, par la double oppression de la force et de la foi.
L’Église nous avait appris que les uns naissent pour commander, les autres pour obéir ; celui-ci pour encaisser les impôts, celui-là pour les verser dans la caisse et pour rendre à César ce qui n’appartient point à César. La Révolution a décidé, conformément aux lois de la nature, qu’il n’y avait ni maîtres ni sujets, mais des citoyens égaux entre eux, nés pour s’aider les uns les autres et vivre en paix.
Il était naturel que tous les souverains de l’Europe, tous les rois par la grâce de Dieu prissent les armes contre une doctrine formidable qui menaçait de les détrôner. De là cette coalition qui faillit écraser la république française. La nation dut se défendre ; elle s’organisa en armée et remit tous ses pouvoirs aux mains d’un général, imperator. Napoléon, quel que soit l’usage et l’abus qu’il a faits de son pouvoir et de son génie, n’a jamais été, en droit, que le premier magistrat d’une démocratie. Sa légitimité n’avait pas sa source dans le droit divin, mais dans le droit national. Il régnait par délégation du seul souverain qui n’abdique jamais : le peuple.
La coalition fut plus forte que lui. Les armées de la vieille Europe entrèrent chez nous, la baïonnette en avant, et nous imposèrent la monarchie du droit divin, à laquelle personne ne croyait plus.
Louis XVIII et Charles X régnèrent quinze ans, grâce à la fatigue et au découragement du peuple. Ils s’appuyèrent, suivant l’usage de leurs ancêtres et le principe de leur pouvoir, sur la noblesse et l’Église, roseaux fêlés, appuis débiles qui ne pouvaient les soutenir longtemps. Une force nouvelle grandissait autour de la monarchie et contre elle. La bourgeoisie, fière du rôle qu’elle avait joué en 89, enrichie par la vente des biens nationaux, éclairée par la lecture des philosophes du XVIIIe siècle, battit en brèche les derniers représentants du droit divin, et les culbuta en 1830.
Elle les avait renversés par la main du peuple, au nom des principes de 89 et de la souveraineté nationale. Mais, lorsqu’elle aperçut le trône vide, elle s’avisa qu’un trône est un siége confortable, et elle s’assit. Durant dix-huit années, la souveraineté nationale fut confisquée par la bourgeoisie à deux cents francs. La classe la plus riche et la plus éclairée de la nation se couronna elle-même dans la personne de Louis-Philippe. Elle administra à son profit les affaires du dedans et du dehors, sans nul souci des besoins ni des sentiments du menu peuple.
La nation est fière de son drapeau ; elle aime la gloire ; elle souffre impatiemment les mépris de l’Europe : la bourgeoisie officielle adopta la paix à tout prix et rangea modestement la France parmi les puissances de troisième ordre. Le peuple n’était pas heureux ; il manquait de vêtements chauds, de bas de laine, et de mille choses nécessaires à la vie : la bourgeoisie régnante maintint énergiquement un système de monopoles dont elle tirait grand profit. Le peuple est désireux de prendre part aux affaires publiques, depuis qu’il sait que c’est son droit : l’oligarchie bourgeoise eut soin de le tenir à l’écart. Elle se réunissait dans deux Chambres, où elle faisait de beaux discours ; elle décida, de concert avec son roi, que les grands hommes sans argent ne seraient point admis à ces réunions.
Je dois dire à la louange de la bourgeoisie parlementaire que, durant ces dix-huit années, elle se défendit énergiquement contre les invasions de la noblesse et du clergé. Le pouvoir lui semblait si bon, qu’elle n’admettait personne au partage. Mais, un beau matin, le petit peuple, qu’elle oubliait un peu trop, lui rappela qu’elle ne régnait ni par la grâce de Dieu, ni par la volonté nationale. Cet événement se rapporte à l’année 1848.
La France fut pendant quelques mois dans le même état que sous la Convention nationale. Chaque citoyen reprit la part de souveraineté qui lui revenait de droit, et mit la main aux affaires du pays. Neuf cents députés, véritablement élus par le vrai peuple, arrivèrent à Paris pour aviser à toutes les nécessités du dedans et du dehors. Je crois même qu’ils rédigèrent ensemble une constitution démocratique dont on pourrait trouver quelques exemplaires dans les bibliothèques.
Mais le parti démocratique n’avait guère pour lui que le bon droit. Il était faible, divisé, et pauvre en hommes de génie. Pour comble de malheur, il traînait à sa suite une queue de principes faux, de théories subversives et d’utopies absurdes.