Tandis qu’il s’agitait inutilement, sans ordre, sans lien, ses ennemis s’organisaient à merveille. Les partisans du droit divin, renversés en 1830, et les chefs de la bourgeoisie censitaire détrônés en 1848, se liguaient contre l’ennemi commun. On vit, dans une maison de la rue de Poitiers, les meneurs de la noblesse, du clergé et de la boutique, former une association fraternelle et travailler ensemble au renversement de la République.
Les uns rêvaient le retour de la monarchie de droit divin et de cette race de saint Louis dont la Providence nous conserve un rejeton en Allemagne. Les autres ne voulaient pas remonter si haut. Ils se seraient contentés d’un de ces princes d’Orléans qui ont régné si bourgeoisement au profit de la bourgeoisie. En attendant, pour réveiller chez nous l’esprit monarchique, ils décidèrent que la République serait gouvernée par un président.
Il se présenta un candidat de qui le nom, par un hasard merveilleux, avait une triple signification. C’était un prince d’origine démocratique. Le chef illustre de sa maison avait relevé le principe d’autorité et rétabli le culte catholique : deux recommandations toutes-puissantes aux yeux des partis qui regrettaient le passé. Mais son plus grand prestige était dans les souvenirs de gloire inséparables du nom de Napoléon. Le corps de la nation, ces paysans et ces ouvriers qui entretenaient pieusement, depuis 1815, le feu sacré du patriotisme, votèrent comme un seul homme pour ce candidat de la gloire. La bourgeoisie déchue et les champions du droit divin l’appuyèrent de toute leur influence, espérant qu’il relèverait le principe d’autorité et remplirait dignement l’interrègne, en attendant mieux. Les vieux partis poussèrent la complaisance jusqu’à offrir leurs services au président de la République, persuadés que, s’ils mettaient la main aux affaires, ni la République, ni le président ne dureraient longtemps.
Un seul parti résista obstinément à toutes les séductions du nom et de l’homme : ce fut le parti démocratique. Ceux qui avaient inutilement cherché à fonder la république de 1848 ne voulurent voir qu’un ambitieux, un prétendant, un prince, dans l’élu du suffrage universel. L’alliance de Louis-Napoléon avec les vieux partis explique cette erreur, qui faillit creuser un abîme entre la démocratie et son nouveau chef. On oublia que ce prétendant avait dit autrefois, dans un procès fameux : « Je représente un principe, l’appel au peuple. » On ne se souvint plus du jugement de Carrel sur ce prince écrivain qui débuta dans le journalisme par des écrits démocratiques où circule librement la séve audacieuse de 89. La guerre fut violente et finit par un événement que le vainqueur lui-même a sans doute déploré.
Ce malentendu nous a procuré dix années de réaction antidémocratique. Napoléon III, malgré les tendances de son esprit et l’origine de son pouvoir, a dû s’appuyer sur les partis du droit divin et du droit bourgeois. Il a dû faire au clergé, qui le soutenait sans l’aimer, des sacrifices énormes. Il a dû prendre des mesures sévères contre la liberté de la presse. Il n’a pas été en son pouvoir de défendre l’Université, fille de Napoléon Ier, contre ses éternels ennemis. A cette malheureuse expédition de Rome, qui écrasait dans son œuf une démocratie légitime, il a fallu faire succéder, sur la réclamation énergique des vieux partis, une expédition de Rome à l’intérieur.
Lorsqu’on pourra envisager sans passion l’histoire de ces dix dernières années, on sera frappé de voir à toute heure un démocrate très-libéral comprimer une majorité qu’il aime et dont il est aimé, pour la satisfaction d’une minorité qui le hait. L’esprit démocratique qui est le fond même de Napoléon III, se trahit par échappée, toutes les fois que l’initiative personnelle trouve une petite place. Voyez la lettre à M. Edgard Ney, après l’expédition de Rome. Rappelez-vous cet acte éclatant par lequel le souverain de la France a épousé une personne de grande famille et de grand cœur, mais qui n’était pas de sang royal. Y a-t-il rien de plus démocratique au monde que ces discours, ces brochures, ces articles du Moniteur, qui établissent comme un dialogue quotidien entre le prince et la nation ?
Il semble qu’à la fin les tendances personnelles de Napoléon III aient surmonté tous les obstacles. Les vieux partis ont perdu leur influence sur le prince aussi bien que sur le pays. Le jour où l’empereur partit pour la guerre d’Italie, le peuple se jeta en foule autour de sa voiture avec des acclamations et des larmes. Ce fut, si je ne me trompe, le premier jour de vraie popularité. Les vieux partis boudaient dans un coin, je ne sais où. Le prince marchait à l’accomplissement d’une grande œuvre démocratique et libérale ; la nation applaudissait de toutes ses mains ; tous les cœurs battaient à l’unisson ; il n’y avait plus personne entre la France nouvelle et le chef qu’elle s’est choisi.
Après les victoires de Magenta et de Solferino, l’empereur a commencé, si je ne me trompe, une campagne d’Italie à l’intérieur. La réforme des lois douanières, l’essor donné aux grands travaux d’utilité nationale sont, pour ainsi dire, un Magenta et un Solferino démocratiques. Si les Autrichiens du dedans, c’est-à-dire les vieux partis, s’obstinent dans leur attitude rogue, s’il n’intervient entre la démocratie et le droit divin aucun traité de Villafranca, la France est en bonne voie.
Nous ne marcherons pas sans quelques difficultés dans cette route nouvelle. Il est aussi impossible de changer en un jour la pente d’un gouvernement que de rejeter en arrière un train lancé à grande vitesse. Les instruments du pouvoir sont tous ou presque tous choisis sous l’influence des vieux partis, et dans leur sein. L’administration est ici légitimiste, là orléaniste, presque partout ultramontaine et soumise aux influences cléricales. Mais je me figure qu’un souverain et une nation qui s’entendent sur les principes auront bon marché des ennemis communs qui les séparent.