Ma chère cousine,
La sagesse des nations a beau dire qu’il ne faut jamais parler des absents, nous dirons quatre mots d’Abd-el-Kader et de la liberté de la presse, quoique l’un et l’autre soient assez loin de nous.
J’aime le noble émir, sans l’avoir jamais vu. J’aime aussi la liberté de la presse, quoique je l’aie vue en mars 1848.
Elle est très-désirable et très-utile ; elle est très-honorable pour les peuples ; elle honore aussi les princes qui sont assez forts pour la supporter ; elle établit un commerce de vérités et un échange de bons offices entre les souverains et les sujets.
Quant à moi, je vouerais une reconnaissance éternelle au gouvernement qui me permettrait de tout dire ; non-seulement à moi, mais à tous ceux qui tiennent une plume, sans excepter M. Louis Veuillot. M. Veuillot est convaincu, j’aime à le croire. Les théories qu’il développait sont absurdes aux yeux de bien des gens, mais il les croyait bonnes, puisqu’il les publiait. C’était des vérités, au moins pour lui. Il est pénible et presque dégradant de se sentir les mains pleines de vérités et de n’oser les ouvrir. Or, nous en sommes tous là, nous autres gens de plume. Et cette multitude de vérités, vraies ou fausses, que la loi nous interdit de publier, nous procure au creux de la main des démangeaisons intolérables.
Nous maudissons de bien bon cœur toute espèce de censure : non-seulement la censure dramatique, qui coupe maladroitement dans une comédie le trait que nous aimons le mieux ; non-seulement la censure du colportage, qui nous interdit de vendre au peuple des campagnes le petit livre que nous avions écrit exprès pour lui, mais aussi la censure de l’imprimeur timide qui refuse de nous mettre sous presse parce qu’il craint pour son brevet ; la censure du rédacteur en chef, qui nous sabre la moitié d’un article, la meilleure, et pourquoi ? parce que le journal a déjà reçu deux avertissements et qu’une phrase mal interprétée peut réduire à zéro un capital de plusieurs millions.
Oui, toutes les restrictions qu’on apporte au droit d’écrire sont une gêne horrible pour l’écrivain. Il est si doux et si naturel d’offrir librement au public les fruits de notre cerveau, tels que nous les avons mûris !
L’empereur Napoléon III, qui a été choisi pour régner sur la France, est assurément de la même opinion que nous. Quoiqu’il soit né au palais des Tuileries, il a été écrivain longtemps avant de devenir empereur. Il a eu les mains pleines de vérités nouvelles et hardies, et il les a ouvertes toutes grandes. Comme nous, il s’est froissé plus d’une fois aux entraves légales de la pensée ; il a vu ses écrits arrêtés par la douane ou saisis par la police ; il a maudit les obstacles et rêvé la liberté de la presse. Lorsqu’il relit ses œuvres complètes, il éprouve assurément, comme le dernier d’entre nous, le plaisir très-noble et très-libéral de voir sa pensée intacte et sans coupure.
Il est donc, comme nous, pour la liberté de la presse, et je ne croirai jamais que l’avancement rapide où il est parvenu lui ait fait oublier les aspirations légitimes et les droits sacrés de l’écrivain. Il nous rendra à tous ce franc parler dont il use si noblement lorsqu’il écrit à M. de Persigny. Il nous le rendra, car il a promis de nous le rendre. Peut-être même la chose serait-elle faite depuis quelque temps, n’étaient certaines objections que l’empereur entend faire autour de lui.
On lui dit que la liberté de la presse ne peut être que le couronnement de l’édifice impérial, et qu’il manque plusieurs étages à l’édifice. « Il est certain, lui dit-on, qu’il nous reste beaucoup à faire. Un édifice de grandeur militaire, de diplomatie ouverte, d’égalité, de prospérité, de paix intérieure et extérieure ne s’achève pas en un jour. Et ceux qui nous pressent de poser le couronnement, sans nous laisser le temps de consolider la base, sont ceux qui souhaiteraient de voir écrouler l’édifice. »