A ces conseils d’une sagesse un peu excessive, je répondrai, si l’on veut bien me le permettre, par l’histoire d’Abd-el-Kader.
Lorsque Abd-el-Kader se soumit à la France, la nation, par l’organe de ses généraux et de ses princes, jura de lui laisser la liberté.
Provisoirement, on le mit en prison ; mais il était bien entendu que le vaillant émir de l’Afrique, le Jugurtha de l’histoire moderne, s’en irait seul et sans geôliers vivre à sa guise en pays musulman.
Le roi Louis-Philippe, honnête homme au fond et bonhomme, était bien décidé à tenir sa parole. Mais les conseillers de la monarchie protestèrent, au nom de la raison d’État, contre cet acte de loyauté. « Sire, disaient-ils d’une commune voix, il importe au salut de la France que vous violiez votre serment. Les Anglais, dont l’amitié nous coûte si cher, n’attendent qu’une occasion de nous prouver leur haine. Si l’émir était libre aujourd’hui, demain l’Algérie serait en feu ! » Le roi crut et céda, croyant agir en politique. Il retint son prisonnier contre la foi jurée, et il s’applaudissait naïvement d’avoir sauvé ses possessions d’Afrique, lorsqu’un accident de 1848 lui ravit la France et l’Algérie d’un seul coup.
Le prince Louis-Napoléon, président de la république de 48, répara cette injustice. La compassion, l’équité et une certaine droiture de cœur assez rare chez les princes, lui conseillèrent une bonne action, et il ne prit point d’autres conseils. Il eut un mouvement honnête ; il suivit son penchant, sans tenir compte de la raison d’État ; il remplit l’engagement contracté par un autre : Abd-el-Kader reçut la liberté et cent mille francs de rente.
Qu’arriva-t-il ? L’Angleterre ne fit pas tourner contre nous cet acte de générosité spontanée. Personne ne mit l’Algérie en feu. Jugurtha vécut honorablement du revenu que nous lui avions assuré. Je dis plus : il nous aime et le prouve. La gratitude parle plus haut chez lui que le fanatisme musulman. Il défend nos consuls, recueille nos nationaux, protége nos protégés, et mérite à son tour notre reconnaissance.
Si Louis-Napoléon avait soumis son cœur et sa conscience à la raison d’État, il y aurait dix mille chrétiens de moins en Syrie.
Combien de nobles cœurs, combien d’esprits d’élite, combien de citoyens excellents manqueraient à la France, sans l’amnistie de 1860 ! Un funeste malentendu s’était élevé entre la démocratie et son chef. Le gouvernement du 2 décembre, suivant l’exemple déplorable que les chefs de la République avaient donné en juin 1848, expulsa de leur patrie tous les hommes en qui il voyait ses ennemis.
Le temps marcha, les années se succédèrent, les craintes se calmèrent, les rancunes faiblirent, la gloire de notre armée confondit dans une commune joie les citoyens de tous les partis ; cependant nos exilés n’osaient rentrer en France. On assure que, si la porte restait fermée, ce n’était pas l’empereur qui gardait les clefs dans sa poche. Tous les ans, le 14 août et le 31 décembre, il témoignait la résolution de décréter une bonne amnistie ; mais la plupart des conseillers poussait de grands cris : « Aujourd’hui l’amnistie, demain les barricades ! » Ainsi parlaient les sages défenseurs de la raison d’État.
Un beau matin, l’empereur, qui n’a d’autre Cavour que lui-même, signa le décret d’amnistie et rappela les exilés. On ne fit point de barricades, et le trône impérial se trouva plus affermi.