L’annexion des Romagnes au Piémont, le traité de commerce avec l’Angleterre, ont excité des craintes presque aussi vives et tout aussi frivoles. Les conseillers très-timides d’un prince très-hardi voyaient déjà les paysans de la Bretagne entraînés par leurs prêtres, et les ouvriers de Rouen soulevés par leurs patrons. Le saint-père a perdu les Romagnes, nos manufacturiers ont perdu les priviléges exorbitants qui les faisaient trop riches à nos dépens, et l’ordre règne dans toute la France. Les Bretons piochent la terre ; les Rouennais filent le coton.
Je me figure que la liberté de la presse ne serait pas une nouveauté plus dangereuse que tant d’autres, et que, si l’empereur nous l’accordait un beau matin, sans prendre conseil de personne, il affermirait son trône au lieu de l’ébranler.
J’ai dit : sans prendre conseil de personne, car je crois connaître l’opinion de tous les conseillers de l’Empire, et la voici, résumée en quelques mots :
« C’est le propre de l’opposition de dire au gouvernement : « Donnez-moi des bâtons pour vous battre. » Tous les gouvernements, usant du droit de légitime défense, répondent à l’opposition : « Je ne vous donnerai des bâtons pour me battre que si vous êtes assez forts pour venir les prendre. » Interrogez les chefs les plus illustres du parti soi-disant libéral, M. Guizot, par exemple, et M. Thiers. Ils ont dirigé le gouvernement et mené l’opposition, tour à tour. Comme opposants, ils ont toujours demandé la liberté de la presse ; comme gouvernants, ils l’ont toujours refusée.
» M. Guizot prépara contre la presse la loi du 21 octobre 1814 : il était alors secrétaire général de l’intérieur, sous le ministère de M. de Montesquiou. Cette loi servit de modèle aux ordonnances de 1830, que M. Guizot combattit énergiquement, parce qu’il n’était plus au pouvoir. M. Thiers, en 1830, défendait la liberté de la presse. Il mit sa tête au bas de la protestation du National : il était de l’opposition. Cinq ans plus tard, il combattit comme un lion pour les lois de septembre : il était ministre.
» Aujourd’hui, M. Guizot et M. Thiers sont également passionnés pour la liberté de la presse, car ils ne sont ministres ni l’un ni l’autre. Nous qui le sommes et qui avons l’honneur de servir un gouvernement fort au dedans et au dehors, pourquoi imiterions-nous la couardise de ces boutiquiers de 1848 qui écrivaient sur leur devanture : Armes données ! Nous avons une tâche à accomplir ; il nous faut du repos et de la sécurité. Que penseriez-vous d’un homme qui aurait sur les bras une besogne délicate, et qui permettrait aux importuns de venir incessamment le tirer par la basque de son habit ?
» Si nous accordions bénévolement à nos ennemis cette liberté qu’ils réclament, croyez-vous qu’ils s’en serviraient pour nous, ou contre nous ? Se borneraient-ils à demander quelques réformes, à censurer quelques abus, à nous conseiller les mesures les plus propres à nous affermir ? Ils commenceraient par là, selon toute apparence ; mais, avant six mois, ils auraient si bien vilipendé les instruments du pouvoir, les préfets, les ministres, la famille impériale et l’empereur lui-même, que nous serions tous discrédités dans l’esprit de la nation. Or, il y a des prétendants à l’étranger. Ces prétendants ont ici leurs amis, leurs clients, leurs fanatiques, leurs avocats, leurs banquiers, leurs ministres in partibus infidelium, et nous serions de grands fous si nous leur permettions d’y avoir leurs journaux ! »
J’ai analysé, sans l’affaiblir en rien, l’argumentation des conseillers très-sages. Elle est spécieuse, elle est solide ; je n’entreprends pas de la réfuter, et je crois que ces raisons me paraîtraient sans réplique, si j’étais ministre.
Mais, si j’étais le souverain d’un pays comme la France, élu et réélu par sept ou huit millions de citoyens, confirmé dans mes pouvoirs à chaque élection partielle par la nomination des candidats que j’ai présentés, je verrais peut-être les choses d’un peu plus haut et je raisonnerais moins timidement.
La grande majorité de la nation française se compose de paysans et d’ouvriers. Cette multitude que M. Thiers appelait « la vile multitude » et que tous les gouvernements, sauf 93 et 48, ont écartée de la vie politique, est la base solide et inébranlable du gouvernement impérial. Les paysans, les ouvriers et les soldats, qui sont des paysans et des ouvriers en uniforme, ont fondé par leurs votes le second empire français. Ils ont adopté la dynastie nouvelle, qui, de son côté, a pour eux des soins tout particuliers. Ils la soutiendront fidèlement et lui demanderont peu de chose. Pourvu que le nom français soit respecté en Europe, que la religion ne soit ni persécutée ni persécutrice, et que chacun puisse vivre en travaillant, ils voteront et combattront pour Napoléon III et sa postérité. Combien ne faudrait-il pas de premiers-Paris, d’entre-filets, de variétés et de feuilletons pour entamer la fidélité de ces braves gens, qui, d’ailleurs, ne lisent guère que les almanachs ? Ouvriers, paysans, soldats sont et seront longtemps étrangers à ces détails de la politique quotidienne qui se discutent dans les journaux. J’excepte les ouvriers de Paris, qui, par l’aisance et l’éducation, sont souvent de véritables bourgeois.