Quant à la bourgeoisie, cette minorité lettrée, elle adore sincèrement la liberté de la presse. Quel homme ayant de quoi vivre ne s’est frotté les mains en lisant dans son journal une bonne critique bien salée de tel ou tel acte du gouvernement ? Quel rentier doux et pacifique ne s’est pâmé d’admiration devant une charge à fond de train exécutée par un peloton serré de publicistes contre tel ou tel abus ? On relit le journal en famille, on l’envoie à ses amis, on le réclame le lendemain, on le met de côté, on se promet de le relire, et vive la liberté de la presse !
Enfantillage ! d’accord. Mais cette niaiserie puérile cache un besoin sérieux de l’esprit. L’homme a soif non-seulement d’eau et de vin, mais aussi de la parole de l’homme. Nous sommes fiers de lire une chose écrite et imprimée librement. Cela nous relève à nos propres yeux et nous donne une satisfaction innocente, quoique un peu turbulente.
Refuser ce petit plaisir aux honnêtes gens, c’est jeter un levain d’aigreur au fond de leurs esprits. La minorité lettrée, qui n’est pas indispensable à la solidité de l’Empire, mais qui peut beaucoup pour sa grandeur et sa prospérité, s’intéresse aux journaux et aux livres. Sevrez-la violemment, elle sera tentée de prêter l’oreille aux orléanistes et aux légitimistes qui se déguisent en libéraux.
Nous faisons la partie trop belle aux ennemis de la démocratie et de l’Empire. Ils courent de salon en salon, colportant leurs petites doléances. Que regrettent-ils du temps passé ? M. le comte de Chambord ? M. le comte de Paris ? la religion d’État ? le suffrage restreint ? Non. Ils ne regrettent, ils ne réclament, ils ne revendiquent officiellement que la liberté de la presse. « Nous sommes libéraux, » disent-ils ; et on les croit, et on les écoute, et les bourgeois les plus sensés s’oublient quelquefois jusqu’à murmurer avec eux, car il est certain que la liberté de la presse est un bien très-désirable.
Si la presse était libre, les orléanistes et les légitimistes seraient forcés de se montrer tels qu’ils sont, de confesser leurs véritables regrets, d’afficher leurs vraies espérances, et la nation leur rirait au nez en voyant tomber le masque.
Que craignons-nous ? Quand la presse sera libre, les ennemis du gouvernement écriront contre lui : rien n’est plus probable, assurément. Mais nous leur répondrons, et ce serait bien le diable si nous étions battus dans la discussion, quand la raison sera pour nous ! Il n’y a ni raisonnements ni sophismes qui puissent renverser une monarchie populaire, fondée sur le suffrage universel et la volonté de la France.
Mais aujourd’hui, lorsqu’un écrivain des vieux partis publie un livre ou une brochure, lorsqu’il serait facile de le réfuter, de le combattre et peut-être de le battre, une sorte de pudeur nous oblige au silence. Nous nous croisons les bras, nous laissons faire la police qui saisit, la justice qui condamne, la police et la justice qui ne réfutent rien.
Un dernier mot, ma chère cousine. Je pense à l’avenir. Les hommes d’État se formaient jadis à deux écoles : la presse et le parlement. L’empereur Napoléon III s’est entouré de ministres capables et formés à la vieille école. Mais où prendra-t-on les ministres de Napoléon IV, lorsque la presse et le parlement n’existeront plus que de nom ?
XXII
LE RÉGIME PARLEMENTAIRE
Ma chère cousine,