Depuis que la France est tranquille au dedans et respectée au dehors, on voit flotter dans les salons de Paris et de la province une multitude de petits drapeaux avec ces mots : « Régime parlementaire ! »

Les drapeaux dont je parle ne sont pas tous de la même couleur. Il y en a de blancs, il y en a de rouges ; il y en a beaucoup de tricolores, surmontés du coq orléaniste. On en compte quelques-uns qui portent les armoiries du roi de Naples ou les vénérables clefs de saint Pierre. J’en ai même aperçu (croyez-moi si vous voulez) qui représentent l’aigle d’Autriche, noir sur fond jaune.

La faction qui agite ces divers étendards ornés d’une seule et même devise s’est formée par la réunion de divers partis. Tous les ennemis de l’Empire et quelques ennemis de la France se sont donné le mot pour réclamer unanimement le régime parlementaire. Ils sont descendus pêle-mêle dans le cirque et ils agitent leurs banderillas autour du gouvernement comme autour d’un taureau qu’on effarouche avant de le tuer.

Si l’on faisait le dénombrement de ces jouteurs, on y trouverait des philosophes et des dominicains, des rhéteurs sceptiques et des jésuites, des révolutionnaires à tous crins et des champions de l’ordre à tout prix. Voici des légitimistes qui supprimeraient jusqu’aux noms du parlement, si nous leur permettions de ramener leur roi. Voilà des orléanistes qui ont lutté héroïquement jusqu’en 1848 contre l’impertinence des avocats, des professeurs et des médecins qui réclamaient le droit de suffrage. Voici des législateurs de la rue de Poitiers qui ont voté en 1850 la restriction du suffrage universel. Voilà des hommes du 15 mai qui ont fait consciencieusement tout ce qu’ils ont pu pour jeter le parlement par les fenêtres.

Cette armée sans chefs, recrutée au hasard dans tous les camps de la politique, commencerait par tourner ses armes contre elle-même s’il lui arrivait de perdre ou d’oublier le mot d’ordre.

Les journaux étrangers, ou du moins les journaux de l’ennemi s’unissent de loin à cette croisade. Ils affectent de nous plaindre ; ils répandent leur encre en larmes hypocrites sur le malheur et l’abaissement de la nation française.

« Pauvres gens ! nous disent-ils, vous avez des canons rayés qui portent plus loin que les nôtres et des zouaves qui sont les croquemitaines de nos soldats.

» Votre marine que nous avions coulée avec la coopération du roi Louis-Philippe, est remontée sur l’eau en dix ans. Votre diplomatie, que lord Palmerston faisait passer par le trou d’une aiguille, est devenue plus fière que pas une autre.

» Vos finances sont relevées ; vos emprunts se souscrivent au quadruple ; vos ouvrages publics s’achèvent par enchantement ; vous guérissez par le travail cette plaie de la misère qui est incurable chez nous ; la statistique de vos tribunaux atteste une diminution notable dans le nombre des crimes ; mais nous vous plaignons cordialement, car vous êtes privés du régime parlementaire ! »

S’il est vrai que nous soyons dégradés aux yeux de l’étranger, tous les bons Français (et j’en suis) seront heureux de remonter en grade par la restauration du régime parlementaire.