— Comment le savez-vous ? Je croyais que vous n’alliez qu’à la messe.
— Chauvin !
— Jésuite !
— Navet !
— Silence, messieurs ! s’écria l’arc-en-ciel. Ou plutôt, M. de l’opposition radicale est appelé à donner son avis sur la question. Qu’il exhale son mécontentement, sans oublier les convenances.
— Mes bonnes gens, puisque nous sommes entre nous, je ne ferai point de premier-Paris, et je dirai ce que je pense. Il est vrai que je revendique assez fièrement la liberté de la presse, mais c’est surtout pour faire plaisir à mes abonnés. Les abonnés en général, et les miens en particulier, aiment bien que leur journal revendique quelque chose : ils déclament le premier-Paris en prenant leur café au lait, et se persuadent ainsi tous les matins qu’ils ont mis le gouvernement au pied du mur. Mais moi ! vous connaissez mes opinions et mes capitaux. Lorsqu’on a quatre millions dans sa poche, on n’est pas assez fou pour souhaiter le renversement de toutes choses.
» Je fais une petite opposition innocente qui amuse l’abonné et enrichit le journal, sans ébranler le gouvernement. Le régime un peu restrictif auquel nous sommes tous soumis est plus utile à mes intérêts qu’aux vôtres. Premièrement, il me permet de tempérer la fougue de mes collaborateurs ; deuxièmement, il me débarrasse de toutes les feuilles radicales qui me faisaient concurrence ; il force les républicains de toutes couleurs à venir s’abonner chez moi. Si la liberté absolue de la presse renaissait, pour mon malheur, vous verriez le National, la Réforme, la Démocratie Pacifique, le Peuple et tous mes ennemis, sortir de terre en un instant. Ils se partageraient mes abonnés et mes annonces, et mes quatre malheureux millions ne vaudraient plus quatre sous.
— J’irai le dire à Sparte ! hurla l’homme au chapelet.
— Et moi, répondit le faux ouvrier, j’irai dire à Rome comment vous entendez la charité chrétienne !
Ce débat fut interrompu par l’arrivée d’un nouveau personnage. Il marchait d’un pas solennel, la main droite noblement cachée dans le châle de son gilet. Un faux col ferme et droit encadrait sa mâchoire imposante ; son costume était correct comme une phrase de M. Villemain et moderne comme une fable de M. Viennet. Un parfum académique voltigeait autour de lui. On s’empressa de lui donner la parole, car il était de ceux qui la prennent lorsqu’on ne la leur offre pas.