— Messieurs, dit-il, je m’étais oublié sur la place Vendôme.

— C’est un lieu fécond en enseignements, murmura l’arc-en-ciel.

— Peut-être ; mais je suis né pour donner des leçons, et non pour en recevoir. Je me suis, dis-je, oublié sur la place Vendôme avec toute l’Académie française, et madame de Saint-Benoît, bien connue dans les Deux Mondes pour la vivacité de ses saillies. Nous avons fait ensemble une petite manifestation assez hardie, qui consiste à lancer contre la base de la colonne quelques boulettes de mie de pain.

— Pensez-vous donc l’ébranler ainsi ?

— A Dieu ne plaise ! C’est une façon d’exprimer en style parlementaire le regret de quelques belles âmes pour un système d’institutions et un réseau de libertés que le nouvel ordre de choses a momentanément, je l’espère, éloigné de mon pays.

— L’animal parle bien ! murmura entre ses dents l’homme au chapelet ; mais nous éreintons mieux que ça.

— Silence ! dit l’arc-en-ciel. C’est l’honorable préopinant qui a réclamé la liberté de la presse. Il a la parole pour développer sa motion.

— Dieu puissant ! s’écria l’orateur avec une terreur visible. Penserait-on à m’accorder ce que je demande ? Ce serait fait de moi, et il ne me resterait plus qu’à mourir.

— Rassurez-vous, dit le président. Mais je croyais, en bonne foi, que vous réclamiez la liberté absolue de la presse, comme le régime parlementaire, le cens électoral et toutes les fictions du gouvernement constitutionnel.

— Je demande à m’expliquer. Si vous aviez l’habitude de me lire, peut-être, messieurs, au lieu de vous arrêter à la superficie des mots, sauriez-vous pénétrer le sens intime et les arrière-pensées de ma polémique quotidienne. Car je dis ce que je veux, et les bons entendeurs me comprennent fort bien, et il n’est pas une idée qu’on ne puisse exprimer, sous quelque régime que ce soit, lorsqu’on ne manque ni d’esprit, ni de politesse.