» Mes abonnés, qui sont tous personnes riches et éclairées, savent interpréter mes soupirs et les porter à leur adresse. Lorsque je réclame une liberté pour le peuple ou un privilége pour la classe moyenne, ils sous-entendent ingénieusement le nom de la dynastie qui pourrait seule apporter à mon pays des biens si précieux. Je ne suis pas un journal de principes, car mes principes ont changé plus d’une fois ; je suis un journal de famille, et je me glorifie d’être toujours resté fidèle à mes affections. Or, messieurs, si votre gouvernement, pour me nuire, m’accordait les libertés que je lui demande pour le harceler, qu’arriverait-il ? Je serais forcé ou de me rallier ouvertement à lui et de trahir ceux que j’aime, ou de m’insurger sans aucune apparence de raison contre mon bienfaiteur. Conservons donc, s’il vous plaît, et le plus longtemps qu’il sera possible, ces utiles restrictions sans lesquelles je n’aurais plus aucune raison de parler ni, par conséquent, aucune raison d’être.

Une petite voix aiguë et chevrotante comme la voix d’une perruche, s’écria tout à coup :

— Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui !

Toute l’assemblée jeta les yeux sur l’auteur de cette manifestation bizarre. C’était une petite dame excessivement cassée, mais qui n’avait pas abdiqué ses prétentions. Elle portait avec orgueil une robe semée de fleurs de lis, sans voir que les fleurs de lis étaient presque partout effacées. Ses cheveux étaient poudrés avec soin, quoique le temps les eût faits plus blancs que la poudre. Cinq ou six mouches de satin noir émaillaient sa figure sillonnée de rides ; sa main osseuse folâtrait, non sans coquetterie, avec un petit drapeau blanc.

Le président se pencha à son oreille et lui cria tant qu’il put :

— Madame ! avez-vous quelque chose à dire ? La parole est à vous. Vous savez de quoi il s’agit ?

Elle répondit avec une volubilité extraordinaire :

— Oui, oui, oui, oui, oui, oui ! Mon âge ? Bientôt deux cent cinquante ans. Mon principe ? L’appel au peuple. Appelez ! appelez ! ne craignez pas ! Le peuple est pour nous à Paris, à Parme, à Florence, à Modène ! Jouez-vous le reversi ? Moi, je l’adore. J’aime aussi M. de Wellington ; il a beaucoup fait pour nous. J’avais un pauvre carlin ; c’était le dernier, oui, oui, oui ! mais joli comme un amour ! Hélas ! monsieur, la Révolution me l’a tué ; Robespierre l’a fait cuire. Comment se porte Madame ? Monseigneur le dauphin, vous savez ? le grand dauphin, fils du grand roi ? Je l’ai connu bien enrhumé. Le vidame de Cachan nous abandonne ; on ne le voit plus. Vive le roi quand même ! mais n’oubliez pas l’appel au peuple !

Le président arrêta ce moulin à paroles. Il voyait bien que la bonne dame n’avait plus toute sa raison.

— Madame, lui cria-t-il, on a fait appel au peuple.