— C’était la bonne ! Ces gens-là sont très-intelligents, très-instruits, très-bien élevés, très-généreux et même un peu prodigues. Ils ont une loge aux Italiens, une admirable bibliothèque et une galerie que je vous conseille d’aller voir. Rien de plus libéral que leur esprit, leur éducation et leur manière de vivre. Mais, au jugement de Navailles et de tous nos concitoyens, le métier de marchand de fer et le commerce, quel qu’il soit, n’est pas une profession libérale.

— Parbleu ! m’écriai-je avec admiration, j’ai bien fait de venir à Paris : on y apprend tous les jours quelque chose. Mais soyez assez bon pour m’expliquer ce qu’on entend par profession libérale, afin que je le sache, et que je ne prête plus à rire aux gens.

— Si c’est une définition que vous voulez, je n’en ai pas sous la main. Libéral est un mot qui s’explique tout seul. Un avocat, un auteur, un médecin, un notaire, un ecclésiastique, un officier, un fonctionnaire du gouvernement, que sais-je encore ? tout ce qui ne touche ni à la charrue, ni à la fabrique, ni à la boutique, appartient à la catégorie des professions libérales. Il n’y a pas de limites bien précises. Un agent de change ? Je ne sais. Un coulissier ? Non. Un banquier ? Avec des protections. Un courtier de commerce ? Jamais. C’est une chose qui se sent mieux qu’elle ne s’explique, mais je suis sûr que vous m’entendez.

Je me déclarai satisfait, quoiqu’il me restât bien quelques nuages dans l’esprit. Et, comme on allumait les cigares en agitant la question italienne, je me plongeai dans un fauteuil, et j’entrepris de mettre un peu d’ordre dans mon cerveau.

— Évidemment, dis-je en moi-même, libéral est un mot latin que nous avons naturalisé français. L’idée qu’il représente ne peut être qu’une idée romaine. En effet, je crois me rappeler que la société romaine se composait d’hommes libres et d’esclaves. Les professions libérales étaient donc celles qui pouvaient être exercées par les hommes libres : on les distinguait des professions serviles. A ce compte, il n’y avait à Rome que trois professions libérales : l’agriculture, la guerre, le barreau. On laissait aux esclaves l’industrie, le commerce, la médecine, l’enseignement. Le citoyen libre était fier de cultiver un champ, de porter un bouclier, ou de plaider devant un tribunal ; il achetait son médecin ou son professeur au marché. Nous avons un peu changé tout cela, puisque la médecine, par exemple, est devenue libérale, et que l’agriculture ne l’est plus. Si Caton l’ancien débarquait à Paris, quels seraient à ses yeux les hommes libres ? Primo, les maraîchers qui descendent le faubourg Saint-Honoré pour amener leurs légumes à la halle. Secondo, les officiers, sous-officiers et soldats. Tertio, les avocats.

Ma méditation fut interrompue par l’entrée d’un jeune homme en cravate blanche, et rasé comme un œuf. Ses amis le saluèrent d’un immense éclat de rire.

— Comme te voilà fait ! lui dit Guillaume. Pourquoi diable as-tu coupé tes moustaches ? Elles t’allaient si bien !

— Il le fallait ! répondit-il en inclinant la tête. J’en ai pleuré ; le rasoir me tirait les larmes des yeux. Mais il le fallait.

Trois ou quatre voix s’élevèrent en même temps pour demander pourquoi.

— Pour prêter serment de fidélité aux lois de l’Empire.