— Tu n’es donc plus légitimiste enragé ?
— Je le serai jusqu’à la mort. Mais il faut bien faire quelques sacrifices, lorsqu’on veut embrasser une profession libérale.
Mon voisin de table s’était rapproché de moi. Il se pencha à mon oreille, et me dit :
— Vous voyez que je ne vous ai pas trompé. Le barreau : profession libérale. Gravez cela dans votre mémoire, et ne l’oubliez jamais.
— Je comprends, lui dis-je, que les professions libérales soient en si grand honneur parmi nous. C’est sans doute parce qu’on n’y arrive pas sans quelques sacrifices.
Il parut frappé de cette idée, et répondit :
— Vous avez raison et je pourrais citer plus d’un exemple à l’appui de ce que vous dites.
» Un jeune homme de ma connaissance s’est adonné à la sculpture, profession libérale. Depuis le jour où il a fait vœu de modeler la terre et de gratter le marbre, ce pauvre garçon a dû s’imposer les sacrifices les plus pénibles. Il passe sa vie à solliciter des travaux ; on le rencontre du matin au soir dans les antichambres, debout comme un laquais. Sa toilette accapare le peu de temps qui lui reste : ne faut-il pas être bien mis pour obtenir quelque chose ? Le pauvre garçon obtient à force de démarches les travaux les plus importants, et l’on dit qu’il gagne au moins vingt mille écus dans les mauvaises années ; mais il n’a pas le loisir de faire ses œuvres lui-même. Il faut, bon gré mal gré, qu’il se sacrifie et remette son ébauchoir aux mains d’un praticien obscur. Un autre sculpteur, artiste de grand talent et de beau caractère, n’a pas eu le courage qu’il fallait pour tant de sacrifices. Il végète tout seul dans un atelier désert ; il n’obtient ni marbres, ni commandes : à peine a-t-il de quoi payer son modèle et son mouleur, et terminer en vil plâtre des chefs-d’œuvre aussi beaux que l’antique. A sa première exposition, il a obtenu une médaille de première classe ; il a été décoré à la seconde ; il enfoncera peut-être les portes de l’Institut à la troisième ; mais il sera toujours aussi pauvre qu’un oiseau des bois, parce qu’il ne sait pas faire les sacrifices d’orgueil et de liberté que commande une profession libérale.
» Un autre de mes amis, que je ne vois plus, s’est jeté dans le journalisme, profession libérale. Il arriva rapidement au grade de rédacteur en chef, et il eut la fortune assez rare de défendre des opinions qui étaient les siennes. Il était républicain exalté, et gagnait des appointements raisonnables en flagellant tous les partis, sauf un. Au bout de quelque temps, les propriétaires du journal firent la part du feu, en sacrifiant quelques principes par trop compromettants ; la feuille rouge se décolora par degrés et passa au rose tendre. Le rédacteur en chef résista d’abord, puis céda, puis consentit. Fallait-il quitter une place honorable et lucrative pour une question de nuance ? Mais un partisan de la monarchie de 1830 acheta la moitié des actions plus une, et le journal devint orléaniste.
» — Après tout, pensa le rédacteur en chef, on ne dira pas que je me suis vendu au pouvoir : j’ai fait jusqu’ici une opposition radicale ; je ferai désormais une opposition parlementaire.