» La fusion du parti d’Orléans avec les légitimistes le déconcerta un peu, mais ne le découragea point. Il était entré dans la voie des sacrifices, et déjà il s’accoutumait à l’idée de sacrifier tout, excepté sa place. Enfin le journal, assez malade, pauvre en abonnés, et frappé de quelques avertissements, fut acquis et sauvé par un ami du gouvernement impérial. Que fit le rédacteur en chef ? Les amis qu’il avait gardés dans divers partis lui posèrent si brutalement la question, qu’il se cabra tout net :

» — Je ferai ce qui me plaît, répondit-il avec fierté. De quel droit pensez-vous m’imposer une décision ? Si j’étais assez sot pour abandonner ma place, en auriez-vous une autre à m’offrir ? Ma démission était signée depuis ce matin ; mais, pour vous prouver que je ne vous crains pas, je reste. Et j’aurai la croix d’honneur avant un an, rien que pour le plaisir de vous faire enrager !

» Il exécuta ce qu’il avait dit, et cet exemple vous fait voir qu’on peut sacrifier coup sur coup trois ou quatre opinions, pour conserver une profession libérale.

» Mon frère aîné est professeur de philosophie dans un lycée de province : je n’ai pas besoin de vous dire que, parmi les professions libérales, l’enseignement occupe un rang distingué. Mon frère a reçu tous les sacrements universitaires. Il est bachelier, licencié, agrégé, et même, par surcroît, docteur ès lettres. Aussi est-il admis à toucher un traitement de 2,200 francs, sauf une retenue de cinq pour cent pour la retraite. Vous me direz qu’il est libre de se créer quelques ressources en donnant des leçons : point du tout. Le recteur voit de mauvais œil qu’un fonctionnaire investi d’une profession libérale s’abaisse à gagner de l’argent. Mon frère ne détesterait pas d’écrire un article ou deux dans le journal de la ville ; malheureusement, c’est un plaisir qu’on lui a défendu. On lui défend aussi de porter sa barbe, et d’aller au café, et d’avoir une maîtresse. On ne lui défend pas de se marier ; mais le moyen, je vous prie, avec 2,090 francs de traitement net !

» Si du moins mon malheureux frère avait le droit d’enseigner ce qu’il pense ! Le plaisir de former des disciples le consolerait de tout. Mais il lui est défendu de répandre d’autres vérités que les vérités officielles, c’est-à-dire une sorte de catéchisme assez plat, rédigé par les disciples de M. Cousin, sous l’inspection de plusieurs évêques. Vous voyez que le pauvre garçon paye assez cher l’honneur d’exercer une profession libérale.

» Un de mes oncles est député au Corps législatif ; député de l’opposition. Ce n’est pas une profession qu’il exerce ; cependant, on peut dire qu’il occupe une situation libérale. Mais croyez-vous qu’il ne s’impose aucun sacrifice dans l’accomplissement de son mandat ? Il m’a dit souvent lui-même :

» — Je me considère comme l’esclave de mes électeurs. Ils m’ont envoyé au palais Bourbon pour faire de l’opposition au gouvernement ; je me fais un devoir strict de voter contre le gouvernement, lors même qu’il a raison. Si j’avais été nommé avec l’appui de la préfecture, je me croirais engagé d’honneur à voter pour le gouvernement, lors même qu’il aurait tort. »

» Dans une sphère infiniment plus modeste, je connais un brave homme qui gagne 1,800 francs sauf la retenue, au ministère des finances. Il compte aujourd’hui seize ans de service. Son unique occupation consiste à copier tous les jours, d’une très-belle écriture, une dépêche invariable. C’est une réponse aux solliciteurs qui demandent des bureaux de tabac. Le modèle est en permanence sur le bureau de l’employé, quoiqu’il le sache par cœur. Moi qui ne l’ai lu qu’une fois, je l’ai gravé dans ma mémoire, comme un beau spécimen du style administratif. Voici le texte : « Monsieur ou madame, j’ai pris en sérieuse considération la pétition que vous m’avez adressée à l’effet d’obtenir un bureau de tabac. Mais j’ai le regret de vous informer que vos prétentions, d’ailleurs fort légitimes, ne sont pas de celles auxquelles l’administration est pour le moment en mesure de faire droit. Si toutefois il se présentait, dans un délai qu’il m’est impossible de déterminer, une circonstance favorable que je ne prévois pas, croyez, monsieur ou madame, que j’aurais égard aux titres très-valables que vous avez mis sous mes yeux. » Le malheureux qui recopie cette lettre depuis seize ans exerce une profession libérale. Une femme, qui avait refusé deux marchands et un mécanicien de chemin de fer, lui a apporté 6,000 francs de dot, pour pouvoir dire qu’elle était la femme d’un employé. Les enfants sont venus, la petite dot est mangée depuis longtemps, la femme travaille comme deux mercenaires pour étaler un peu de beurre sur le pain sec du gouvernement, et elle se félicite tous les jours de n’avoir épousé ni un marchand, ni un ouvrier, mais un homme qui exerce une profession libérale.

» La médecine, profession libérale. Je connais un jeune docteur qui, pour se créer une clientèle à Paris, a passé trois ans de sa vie à faire des visites de politesse et de bon voisinage chez une douzaine de portiers.

» L’armée, carrière libérale. Avez-vous lu Servitude et Grandeur militaires de M. Alfred de Vigny ? Si vous ne l’avez pas lu, achetez-le en sortant d’ici. C’est un des beaux livres de notre siècle. Oui, le soldat est grand, et je crois, tout chauvinisme à part, que le soldat français est plus grand que les autres. Nous le voyons jeter sa vie sur les champs de bataille comme un beau joueur jette une poignée d’or. Mais c’est là le moindre sacrifice entre tous ceux que l’État lui demande et lui commande. Il faut qu’il fasse abnégation de ses idées, de ses sentiments et de ses volontés personnelles ; qu’il exécute avec une humilité héroïque un commandement qui n’est jamais ni expliqué ni motivé. Il est esclave du devoir, esclave de la discipline, esclave de la volonté, quelquefois absurde, de son chef immédiat. Dans quel régiment n’a-t-on pas vu un bachelier ès lettres, engagé volontaire, obéir aveuglément à l’ordre d’un caporal illettré ? Qui sait si Napoléon, lorsqu’il fut nommé lieutenant d’artillerie, ne tomba pas sous la coupe d’un capitaine Bitterlin ? J’ai vu un jeune gentilhomme du Jockey-Club s’engager dans la cavalerie, après quelques sottises. Il rejoignit le dépôt à Versailles. La première fois qu’il fut de faction, son brigadier le posta, la latte au poing, devant un cygne femelle qui couvait trois œufs. C’était jour de grandes eaux !