» L’Église, enfin, est de toutes les carrières libérales, celle qui exige le sacrifice le plus absolu de notre liberté. Le prêtre renonce à tout, même à la famille et à la patrie. Il se résigne à puiser toutes ses idées dans un ancien livre, et à les changer du blanc au noir, à la première injonction des supérieurs. Il se condamne à marcher les yeux bandés, sous la férule d’un vieillard. Il s’oblige à répéter aveuglément un mot d’ordre émané de Rome, ce mot fût-il : Révolte !

— Qui parle de révolte ? interrompit Guillaume. Voilà deux hommes qui sont bien à la question ! Nous causions ici de ce pauvre Roger et de sa rentrée prochaine à l’Opéra.

— Nous vous avions laissés dans les affaires d’Italie !

— Cela prouve que nous avons suivi la marche ordinaire de toutes les conversations. Et vous ?

— Nous, reprit mon interlocuteur, nous avons procédé régulièrement comme Socrate et son disciple. Valentin m’a demandé ce qu’on entendait ici par une profession libérale. J’ai cherché à petits pas une définition de la chose, et je crois la tenir enfin. Écoutez bien tous, et toi aussi, beau Navailles ; tu n’es pas de trop. Je définis les professions libérales, celles qui nous laissent le moins de liberté et nous donnent le moins d’argent.

Toute l’assemblée cria au paradoxe. On accusa Socrate de me fausser l’esprit et d’entraîner ma naïveté dans des erreurs funestes. On m’assura que ni M. Berryer, ni M. Hébert, ni M. Dufaure, ni M. Liouville, n’étaient réduits à l’esclavage ou à la mendicité ; on me jura que M. Velpeau, M. Huguier, M. Ricord et tous les princes de l’art médical gagnaient magnifiquement leur vie sans obéir à personne ; on m’étourdit de mille raisonnements qui me semblèrent fort justes, sans toutefois effacer la première impression qui s’était fixée dans mon esprit. Et, suivant la marche ordinaire de toutes les conversations, on conclut en disant que la rentrée de Roger serait une fête pour tout le monde, attendu que nul artiste vivant ne jouait le drame lyrique aussi puissamment que lui.

Quelques heures plus tard, ma chère cousine, je dînais dans un autre monde, chez ce négociant de qui je t’ai parlé. Le nombre des convives était celui des sages de la Grèce, et pas un sur sept n’exerçait une profession libérale. Le maître du logis est marchand de nouveautés. Sa maison, assez importante, n’est après tout qu’une maison de détail. Un marchand de soieries, M. Maillot, personnifiait le commerce de gros : notre cher Edmond Chennevière, que tu as vu dans sa fabrique à Elbeuf, représentait l’industrie. L’agriculture siégeait dans la personne d’un gros fermier de la Beauce appelé M. Thirouin. La Bourse était représentée par un coulissier dont le nom m’échappe. Ajoute à ces messieurs un modeste voyageur du commerce, et ton cousin, qui ne sera jamais rien, tu auras la réunion au grand complet.

Cependant le repas fut très-gai, la conversation variée et de bonne compagnie. Je ne sais pas de quels sujets on s’entretient dans le grand monde, où je ne suis jamais allé ; mais ce que j’entendis à la table de M. Bonnet n’aurait pu ni scandaliser, ni ennuyer personne. On parla peu de politique et point d’amour, mais on s’entretint beaucoup de la littérature moderne, du théâtre, des voyages, de la chasse, de la pêche, du jardinage, de la société d’acclimatation, de l’isthme de Suez et de vingt autres sujets qui doivent être en tout pays le fonds de la conversation des honnêtes gens. Cette maudite question des professions libérales me trottait obstinément par la tête ; mais j’avais fait une trop forte école le matin pour remettre un tel sujet sur le tapis. Je me contentai de demander à M. Thirouin si, n’étant que simple fermier, il était content de son sort ?

— Moi, répondit-il avec un léger accent beauceron, je suis le plus heureux des hommes. Je sème mon grain en automne, et je le moissonne en été. J’ai une grande machine à battre qui rend trente hectolitres de blé marchand dans une journée de dix heures. Quand ma récolte est en sacs, je la conduis au marché d’Étampes, et je rapporte quelques bons sacs d’écus dont la moitié au moins reste chez nous. Le reste du temps, je vais, je viens, je lis, je chasse. Nous avons quelque cinquante compagnies de perdrix sur la ferme et quelque cinq cents volumes à la maison. Ma femme a des robes de soie, mes deux garçons vont à la pension de Dourdan ; lorsqu’ils seront assez grands pour que les voyages leur profitent, je les enverrai voir l’Italie et même Constantinople, si le cœur leur en dit.

» Nous nous portons tous bien, nous ne devons rien à personne, nous n’obéissons qu’à la loi, ce qui n’a rien d’humiliant. Les impositions sont un peu lourdes, mais nous les payons de grand cœur, lorsque c’est pour la gloire et la tranquillité du pays. Je suis du conseil municipal, ayant de gros intérêts dans la commune, et n’ayant jamais fait que du bien au pauvre monde. On m’a demandé pour être maire ; mais, ma foi, c’est trop d’embarras. Je n’ai nulle ambition, si ce n’est d’avoir des fils qui me ressemblent, et qui méritent l’amitié des voisins. Ils s’appelleront Thirouin : c’est une noblesse en Beauce ; nous sommes plus de quarante Thirouin dans le pays, dont on n’a jamais parlé qu’en bonne part. Voilà mon opinion sur les choses de ce monde, et, s’il y en a un autre, comme notre curé l’assure sans y avoir été, je suppose que nous n’y serons pas plus mal traités que dans celui-ci.