Assurément M. Thirouin ne s’exprimait pas comme un avocat ; mais ni le bonheur de cet excellent homme, ni sa philosophie, n’étaient à mépriser. Je me retournai vers Edmond Chennevière, et je lui dis :

— Quant à vous, je ne vous demande pas si vous êtes heureux. Je vous ai vu dans votre famille, du vivant de votre excellent père ; j’ai été témoin du respect et de l’affection de vos ouvriers. J’ai admiré l’immensité de votre industrie, les relations qu’elle entretient au bout du monde, et les services qu’elle rend à notre pays. Je sais à quel point vous êtes libre et quelle place un travail aussi important que le vôtre laisse aux plaisirs de la vie et au développement de l’esprit. J’ai trouvé à Elbeuf, sur votre bureau, tous les journaux et toutes les revues de l’Europe. Lorsqu’on a démoli le Jardin d’Hiver, à Paris, je vous ai vu l’acheter par morceaux pour le reconstruire au fond de votre parc. Je sais que vous avez assez de loisir pour courir de Normandie au Gymnase, lorsqu’on donne une première représentation de M. Alexandre Dumas fils. C’est pourquoi je ne vous demande pas si vous désirez quelque chose au monde, car vous pourriez me rire au nez.

— Mon cher ami, répondit-il, les manufacturiers ne sont pas seuls à jouir de cette liberté qui vous émerveille. M. Maillot ici présent vous dira qu’il est aussi libre et aussi heureux que moi. La maison de campagne qu’il occupe à Bougival est aussi jolie et aussi confortable que notre maison d’Elbeuf. Sa famille se porte aussi bien que la nôtre ; son indépendance est aussi absolue et ses loisirs sont aussi nombreux. Et la preuve, c’est qu’il prend une loge au théâtre les jours où j’y prends une stalle, et qu’il va chasser un mois en Normandie lorsque je viens me promener huit jours à Paris.

— J’avoue, reprit M. Maillot, que j’aurais mauvaise grâce à me plaindre ; mais j’ai dans la maison une douzaine de jeunes gens plus libres et plus heureux que moi. Le plus modeste est payé comme un chef de bureau. Ils ont de l’instruction, du linge de Hollande, des habits de chez Alfred, ou tout au moins de chez Renard, des livres et des spectacles à discrétion, et nul souci des affaires. Le joli voyageur que vous voyez là reçoit vingt-cinq francs par jour pour courir le monde, comme Joconde ou comme Ulysse, et étudier les mœurs des peuples lointains. Le trouvez-vous bien à plaindre ?

— Messieurs, interrompit le coulissier, je vous demande grâce. Le tableau du bonheur et de la considération qui vous entoure est trop navrant pour moi. Vous me direz que je suis bachelier comme tout le monde, que j’ai un tailleur passable et un revenu décent, que ma journée de travail n’est que de trois heures ; que je remue des millions tous les mois, sans autre capital que mon activité, que je contribue puissamment à centupler la richesse de la France en la mobilisant (passez-moi le barbarisme !), mais les vers de M. Ponsard et la prose de M. Oscar de Vallée ont jeté sur moi une tache ineffaçable. Ces moralistes sévères m’ont dépeint comme un malfaiteur aux yeux du monde naïf. La justice me poursuit, la justice me traque, sans savoir que la prospérité et la grandeur de la France sont renfermées dans mon petit carnet.

Cet agioteur parla longtemps, avec une sorte d’éloquence. Je ne compris pas clairement certains passages de son discours, un surtout qui concernait les primes de deux sous. Mais il paraissait honnête et convaincu, et sa parole ne laissa pas que de m’émouvoir un peu. La conversation devint générale ; je remarquai avec plaisir que le voyageur du commerce s’exprimait beaucoup plus élégamment que le célèbre Alcide Jollivet, de M. Alexandre Dumas. Dans ce siècle où l’amélioration des races est le rêve de tous les bons esprits, il me semble que la race des commis voyageurs s’est améliorée plus que toutes les autres.

Finalement, ma chère cousine, comme mon idée du matin ne cessait de me tracasser, je pris la liberté de porter un toast, et je dis :

— Messieurs, je bois à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, qui sont, à mon avis, les trois professions les plus libérales. Libérales parce qu’elles laissent à l’homme toute la liberté de ses idées, de ses sentiments et de ses actions ; libérales aussi parce qu’elles récompensent avec libéralité le travail de l’homme.

Il faut le dire, pour mon excuse, que j’avais pris un demi-verre de vin de Champagne Aubryet, moi qui n’en bois jamais.

VII
LA MÉDECINE DE FANTAISIE