Le parrain de Madeleine vient à Paris pour ses rhumatismes. — Je le conduis chez un médecin qui n’exerce pas la médecine. — Opinion du parrain sur le corps médical. — Il songe à se mettre entre les mains d’un homœopathe. — Opinion de mon ami sur l’homœopathie. — Erreur d’Hahnemann, qui croit s’être donné une fièvre intermittente. — Similia similibus curantur. — Dangers terribles qui suivraient l’application de ce principe. — Aussi, les homœopathes se gardent-ils de l’appliquer. — Système de l’atténuation. — Le médicament supprimé. — On le remplace par une sorte de fluide impondérable : un peu de je ne sais quoi pilé et délayé. — Je prends la défense de l’homœopathie. — Cures incontestables. — Guérison de la jeune femme empoisonnée. — Effets du régime homœopathique. — Conversion de plusieurs médecins allopathes. — Apothéose.

Ma chère cousine,

Ton parrain m’est venu voir aujourd’hui avec son fameux rhumatisme. Il souffre cruellement, le pauvre homme, et il ne serait pas fâché de guérir une bonne fois. Sa préoccupation m’a paru toute naturelle, et je l’ai conduit chez un jeune savant de mes amis, le docteur Tripier, qui étudie l’art de guérir et qui ne l’exercera jamais. Au lieu de poursuivre la clientèle, il s’adonne à la recherche de la vérité, et tout me porte à croire qu’il signera plus de livres que d’ordonnances.

Dans l’escalier du docteur, je saluai son maître, M. Claude Bernard, un des plus grands hommes de notre siècle. Encore un médecin qui n’a jamais ordonné de lavement à personne ; mais il a fait à lui seul une révolution dans la science physiologique.

Mon ami me reçut devant une table où il corrigeait des épreuves. Je lui présentai ton parrain, qui crut devoir prononcer un petit discours.

— Monsieur le docteur, lui dit-il, j’ai fait usage de tous les remèdes et je ne m’en porte que plus mal. M’est avis que les médecins font exprès de prolonger nos maladies pour l’argent qu’ils gagnent sur nous. Mais, puisque vous connaissez Valentin et que vous allez me soigner gratis, il est sûr et certain que vous me guérirez en un rien de temps, afin d’être plus tôt débarrassé de moi.

Le docteur ne s’offensa point de cette impertinente naïveté, assez commune chez les malades d’une certaine classe. Il promit à ton parrain, sinon de le soigner lui-même, au moins de le mettre entre les mains d’un homme spécial qui le guérirait, pour rien, s’il était guérissable.

— Puisque vous êtes si obligeant, reprit le bonhomme, et que vous avez des médecins au service de vos amis, je vous demanderai de préférence un somnambule ou un homœopathe. J’en ai assez, de vos docteurs à la douzaine. Je connais leurs rubriques, et il y a beau temps que je n’y crois plus. Ils se trompent neuf fois sur dix et vous soignent pour le poumon quand c’est le foie qui est malade ; tandis qu’un somnambule, ayant la double vue, vous lit dans l’intérieur du corps comme si vous étiez de verre. Ils vous abîment de cataplasmes, de saignées, de sangsues et de drogues amères, tandis qu’un homœopathe guérit toutes les maladies avec trois grains de sucre dans une cuillerée d’eau pure.

— Tranchons le mot, répliqua mon ami : vous éprouvez le besoin de vous jeter dans les bras des charlatans ?

Je me récriai à mon tour contre un jugement si sévère. Ce n’était pas que j’eusse une confiance illimitée dans la double vue des somnambules ; mais l’homœopathie, au moins, mériterait plus de respect. C’est une science comme toutes les autres ; ses lois découlent logiquement d’un principe vrai ou faux qu’il est permis de discuter, mais qu’il est inconvenant de tourner en ridicule. D’ailleurs, l’homœopathie est à la mode, et les gens riches de Paris m’ont raconté les cures merveilleuses de leur homœopathe. Enfin, je connais des médecins de cette école qui sont de fort honnêtes gens et des hommes de beaucoup d’esprit.