Ton parrain appuya mon dire, et mon ami le docteur vit bien qu’il ne pourrait nous convaincre que par de bonnes raisons.

— L’homœopathie, nous dit-il, est une plaisanterie fondée sur une hypothèse. Un fou sincère appelé Hahnemann, ayant pris du quinquina, crut s’être donné une fièvre intermittente. Il en conclut assez précipitamment que le quinquina coupe la fièvre chez ceux qui l’ont et la donne à ceux qui ne l’ont pas. Bientôt il généralisa sa conclusion et établit en principe que tous les poisons qui donnent la colique sont des remèdes contre la colique ; que tout médicament donne les maladies qu’il guérit et guérit les maladies qu’il donne ; provoque ou fait cesser, suivant le cas, les mêmes symptômes. Avez-vous mal à la tête, prenez les remèdes les plus propres à donner un mal de tête. Vous toussez à rendre l’âme, cherchez les irritants les mieux conditionnés pour vous faire tousser. A cette condition, vous serez guéri, et vous vous prosternerez devant le principe de l’école homœopathique : Similia similibus curantur.

» Malheureusement, il est douteux que le quinquina donne la fièvre intermittente ; il est douteux que l’opium éveille un homme endormi ; il est douteux que le café apaise l’irritation des nerfs ; il est douteux que la saignée fortifie les anémiques et que le homard guérisse l’indigestion. Si Hahnemann et ses élèves avaient appliqué franchement à leurs malades le similia similibus, le monde aurait été un champ de carnage. Une expérience mal faite, une conclusion précipitée et un principe arbitraire auraient dépeuplé le globe avec plus de succès que l’ambition de cinquante Alexandres. Bientôt l’État, gardien de la vie des citoyens, aurait pris des mesures contre les destructeurs homœopathes : on les aurait détruits à leur tour ; les préfets auraient ordonné des battues, et ces pauvres médecins de fantaisie, victimes à leur tour de la méprise d’Hahnemann, se seraient vu traquer comme des bêtes fauves, au lieu de gagner cent mille livres de rente.

» Ils aimaient mieux les cent mille francs de rente, et voici ce qu’ils ont imaginé. Ils ont écrit sur l’enseigne de leur boutique le célèbre similia similibus. C’est latin, c’est joli, c’est harmonieux, c’est nouveau et paradoxal, c’est un principe, peu démontré, j’en conviens ; mais qui a une bonne physionomie de principe. On attire plus de badauds avec un principe douteux qu’avec le sens commun tout bête et tout naïf. Mais, comme on n’en voulait qu’à la bourse des malades et nullement à leur vie, on a préparé les médicaments suivant une formule inoffensive qui atténuait fort les dangers de ce similia similibus.

» A-t-on reconnu chez un malade tous les symptômes analogues à ceux que produit l’empoisonnement par l’arsenic, c’est par l’arsenic qu’il le faut traiter, en vertu du similia similibus. Mais, si l’homœopathe administrait le médicament à forte dose ou seulement à dose raisonnable, les magistrats l’accuseraient d’avoir porté de l’eau à la rivière. L’intérêt du malade et le sien lui commandent de procéder par atténuation.

» Il prend cinq centigrammes d’arsenic qu’il broie avec cinq grammes de sucre de lait. L’opération doit durer une heure, partagée en six fois : six fois six minutes de broiement et six fois quatre minutes de frottement. Première opération.

» Sur cette poudre, qui contient l’arsenic dans la proportion d’un pour cent, on prélève cinq centigrammes qu’on broie de la même manière, avec cent fois leur poids ou cinq grammes de sucre de lait. Deuxième atténuation.

» Cinq centigrammes de cette poudre ne renferment plus qu’un dix-millième d’arsenic, ou cinq millionièmes de gramme. On les broie soigneusement avec cent fois leur volume de sucre de lait, et l’on fabrique ainsi la poudre de troisième atténuation, poudre au millionième d’arsenic, précisément aussi riche en poison que les eaux du mont Dore. Les eaux du mont Dore se boivent sans danger ; la troisième atténuation des homœopathes pourrait donc se manger à la cuiller.

» Mais ils ne s’en tiennent pas là, ces opérateurs prudentissimes : ils poursuivent leur ouvrage jusqu’à la trentième atténuation ! La manière de procéder change un peu, car les bras d’Hercule ne suffiraient pas à écraser tant de sucre. On remplace le mortier par un flacon, le sucre de lait par de l’alcool, et les coups de pilon par des secousses. Après chaque opération, on conserve une seule goutte de liquide arsénieux pour servir à l’opération suivante, et l’on secoue sur nouveaux frais. Combien pensez-vous qu’il reste d’arsenic dans la trentième atténuation ?

— Dame ! répondit ton parrain, autant qu’il y en a dans ma soupe ou dans le lait de nos vaches, c’est-à-dire pas du tout.