— Mais alors, repris-je à mon tour, qu’est-ce que les homœopathes administrent à leurs malades ?
— Des frottements et des secousses. Ils en conviennent de bonne foi, lorsqu’on leur serre le bouton. « Les substances médicinales, dit Hahnemann, ne sont pas des matières mortes dans le sens vulgaire qu’on attache à ce mot. Leur véritable essence est dynamique, au contraire ; c’est une force pure, que le frottement, exercé à la manière homœopathique, peut exalter jusqu’à l’infini… » Jahr et Catellan ont développé cette théorie mystico-pharmaceutique : « La vertu réelle, disent-ils, se trouve à un état plus ou moins latent, et ne saurait être mise en activité que par la destruction de la matière primitive et l’addition d’une autre substance qui, en qualité de simple véhicule, reçoit la vertu développée et la transmet à l’organisme. » Et tenez ! voici qui est plus fort : « Une goutte de médicament versée dans le lac de Genève n’en fera jamais une atténuation homœopathique, quoique la proportion dans laquelle cette goutte est au lac soit loin d’être une fraction aussi petite que celle à laquelle se trouve le médicament dans la trentième atténuation. »
— Parbleu ! dis-je à mon ami, si le médicament est expulsé ou détruit avec tant de soin avant d’être donné au malade, que faisons-nous du similia similibus ? Pourquoi l’honnête Hahnemann s’est-il exténué à établir un principe douteux, puisqu’il n’en tire aucune conséquence ? Avait-il besoin de démontrer que l’opium réveille les endormis, — opium facit vigilare, — lorsqu’il administre à son malade des frottements en globule et des secousses en bouteille, sans aucun atome d’opium ? Le père de l’homœopathie ressemble fort à un entrepreneur qui jetterait en terre des fondations énormes et bâtirait sa maison à côté. Il me rappelle encore ce généalogiste naïf qui veut prouver que Jésus-Christ descend d’Abraham. « Abraham, dit-il, engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda, » et ainsi de suite durant quarante et une générations, pour aboutir à saint Joseph, qui ne fut point le père de Jésus-Christ. Que faisons-nous du similia similibus ?
— L’enseigne de la boutique.
— Tout ça est bel et bon, dit ton parrain. Je comprends, messieurs les docteurs, que cette boutique-là fait concurrence à la vôtre et que vous ne seriez pas fâchés de la fermer. Je veux bien croire, puisque vous le dites, que les homœopathes ne vendent pas en français les denrées qu’ils annoncent en latin. Mais toujours est-il qu’ils guérissent quelquefois leurs malades, et des malades, ne vous en déplaise, que vous aviez médicamentés sans les guérir. Qu’on me donne de l’arsenic ou de l’opium, ou des frictions en bouteille, je m’en moque comme de Colin Tampon. La grosse affaire pour un malade est de recouvrer la santé.
— Mon cher monsieur, répondit le docteur, je suis trop juste pour nier les miracles de l’homœopathie. Si vous alliez aujourd’hui soumettre vos rhumatismes à un disciple d’Hahnemann ; s’il vous présentait gravement et solennellement une cuillerée d’eau claire ; s’il vous disait d’un ton d’infaillibilité pontificale : Buvez, et vous serez guéri ! vous boiriez, mon cher monsieur, et vous seriez, sinon guéri pour toujours, du moins soulagé pour un temps. J’ai dit que l’homœopathie n’avait rien à démêler avec la raison ; mais je n’ai pas nié son influence sur l’imagination des hommes. La raison et l’imagination sont deux facultés distinctes, comme vous savez. L’une repousse obstinément les miracles, l’autre en fait de temps à autre. Tout allopathe que je suis, j’ai administré souvent des pilules de mie de pain que j’avais soin d’annoncer comme un médicament très-actif. L’effet était plus ou moins violent, suivant l’imagination du malade : foudroyant quelquefois, mais jamais nul. Les préparations homœopathiques ont précisément la même vertu que les pilules de mie de pain.
» Une jeune dame de ma connaissance, à la suite de quelques chagrins domestiques, s’empoisonna homœopathiquement. Elle ouvrit un flacon de strychnine que son médecin lui avait confié avec les recommandations les plus sévères : poison terrible, renforcé à coups de pilon, multiplié par une série incalculable de frottements et de secousses ; en un mot, trentième atténuation ! Elle en but la moitié, bien convaincue que le tout suffirait à tuer un régiment de cavalerie, hommes et chevaux. Lorsque j’arrivai chez elle, elle se mourait tout de bon : l’imagination des femmes est si vive ! Je me fis raconter toutes les circonstances du suicide, j’examinai le flacon, je lus le nom du pharmacien, et je partis d’un grand éclat de rire. Ma gaieté étonna la malade, non sans la rassurer un peu. Je lui expliquai en quelques mots la nullité absolue des préparations de ce genre, et, pour ajouter à mon discours une péroraison sans réplique, je bus d’un trait la prétendue strychnine qui restait dans le flacon. Dès ce moment, les symptômes morbides s’évanouirent, la malade se sentit mieux, puis tout à fait bien. Elle fit un bout de toilette, me retint à dîner, et mangea de grand appétit.
Cet exemple ébranla profondément la confiance de ton parrain. Quant à moi, j’avais entendu trop souvent l’éloge de l’homœopathie pour me rendre à la première sommation.
— Mon cher ami, dis-je au docteur, tous m’accorderez au moins que les homœopathes ont inventé un régime admirable et qui vaut tous les médicaments du monde ?
— Leur régime est excellent, répondit-il ; c’est le même que nous prescrivons à nos malades de temps immémorial. J’avoue cependant qu’ils ont un avantage sur nous : on leur obéit aveuglément. Si je vous recommandais deux ou trois heures de repos horizontal dans l’après-midi, je n’aurais pas assez d’autorité pour faire passer ma prescription avant vos plaisirs ou vos affaires. Vous discuteriez l’ordonnance, car la médecine allopathique admet fort bien la discussion. Vous connaissez plus ou moins nos médicaments ; ils vous sont assez familiers pour que vous ne craigniez pas de les traiter sans façon.