» Un homœopathe vous prescrira : « Déjeuner à dix heures, au moment où les globules de la veille ont cessé d’agir ; prendre un globule à midi, se coucher une demi-heure après et rester au lit jusqu’à quatre heures, pour que l’effet du globule pris à midi ne soit pas perverti. » L’ordonnance ainsi prescrite sera fidèlement exécutée. Vous resterez au lit, par respect pour ce médicament extraordinaire et mystérieux. Ce que vous auriez refusé à la raison, à la logique, à l’expérience, vous l’accorderez sans marchander à la pilule de mie de pain.

» Grâce au régime, qui est un plus grand médecin que tous les docteurs du monde, l’homœopathie obtient des succès légitimes, dans la classe aisée des grandes villes. Elle sait contraindre au repos, à l’exercice ou à la sobriété ceux que l’activité, l’inertie ou l’abus des plaisirs expose à mille indispositions. Mais le pauvre, lorsqu’un accident ou une vraie maladie le met sur le flanc, n’a rien à démêler avec les prescriptions homœopathiques. Lorsqu’un couvreur tombe d’un toit, lorsqu’un paludier prend les fièvres, lorsqu’un moissonneur est foudroyé par le soleil, on court au médecin et non à l’homœopathe. Ces messieurs ont pourtant inventé la saignée homœopathique.

— Qu’est-ce que c’est que ça, demanda ton parrain, une saignée homœopathique ? C’est comme qui dirait une piqûre de puce…

— Qui vous ajouterait du sang, au lieu de vous en ôter ? Non, c’est un globule aussi inoffensif que les autres, car il faut avouer que les homœopathes ne font de mal à personne. Mais, si le malheur veut jamais que vous soyez frappé d’apoplexie, je ne vous conseille pas de vous faire saigner homœopathiquement.

— Mais enfin, dis-je à mon ami, si l’homœopathie était impuissante à traiter les maladies véritables, si elle ne guérissait que les bobos sans gravité, si tout le bruit qu’on a fait autour de cette prétendue science ne servait qu’à produire une hausse énorme sur les pilules de mie de pain, verrait-on un si grand nombre de docteurs passer avec armes et bagages dans le camp des homœopathes ? Je comprends que l’homme du monde, animal d’ailleurs simple et niais, se laisse mystifier par une prétendue science ; mais qu’une multitude de savants y soient pris, voilà ce qui me paraît plus difficile à digérer.

— Il est certain, répondit le docteur, que l’homœopathie a fait, dans les derniers temps, des recrues assez nombreuses. Beaucoup de médecins se convertissent journellement à cette absence de doctrine. Dirons-nous que ces catéchumènes appartenaient à l’élite du corps médical ? Je le veux bien, par politesse. Dans tous les cas, vous serez moins étonné du nombre des nouveaux convertis, si vous me permettez une observation et une citation.

» La médecine est à la fois une science et un art. Elle exige non-seulement des études longues et sérieuses, mais une application quotidienne, un travail assidu, une lutte perpétuelle contre un ennemi plus changeant et plus insaisissable que Protée. Il faut que le médecin ajoute incessamment à son bagage acquis les découvertes de la science moderne. Il faut que tous les jours, au chevet des malades, il exerce son diagnostic à deviner la cause cachée des effets visibles et à remonter jusqu’aux sources du mal. C’est un métier pénible, inquiet, plein de fatigues, de soucis et d’angoisses. Moi qui vous parle, je n’ai pas eu le courage de me mettre en chemin. Je me suis arrêté ici, et je casse des pierres sur la route où marchent mes confrères.

» Mais l’homœopathie, qui n’est pas une science, n’exige aucune étude spéciale. C’est une industrie facile, à la portée de tout homme qui sait lire et écrire. L’anatomie, la physiologie, le diagnostic, chimères ! Un homœopathe débarque chez un malade qu’il n’a jamais vu : il ouvre les yeux ; il observe un, deux, trois, quatre symptômes apparents, visibles à tout le monde. Il ouvre un petit livre où les symptômes sont numérotés et correspondent à certains médicaments, et voilà l’ordonnance toute faite. Ne lui demandez pas d’où vient le mal ni même qui il peut être : avalez ces globules et priez Dieu qu’il vous rende la santé.

» Si vous croyez que j’exagère en disant que l’observation des malades est aussi inutile à l’homœopathie que l’étude des maladies, lisez ce passage d’Hahnemann :

« Il est difficile d’exaucer le vœu que beaucoup de personnes m’ont adressé, de mettre sous les yeux du public quelques exemples de guérisons homœopathiques, et l’on y parviendrait, que le lecteur n’en retirerait pas une grande utilité… Chaque cas de maladie non miasmatique étant individuel et spécial, ce qui le distingue de tout autre cas lui est également propre, n’appartient qu’à lui et ne peut servir de modèle au traitement à suivre dans d’autres cas. »