» Antiochus mourut d’une mort misérable. Saül se tua lui-même de désespoir. « Balthasar fut tué, et Darius le Mède fut mis à sa place. » (Daniel, V, 30, 31.) C’est assez d’avoir rapporté ces tristes exemples, et nous nous tairons du nombre infini qui reste. Les rois, comme ministres de Dieu, sont avec raison menacés, pour une infidélité particulière, d’une justice plus rigoureuse et de supplices plus exquis. Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce tonnerre. « C’est une chose horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. » (Hébr., X, 31.) Il vit éternellement ; sa colère est implacable et toujours vivante ; sa puissance est invincible ; il n’oublie jamais ; il ne se lasse jamais ; rien ne lui échappe.
» †J. BÉNIGNE, évêque de Condom. »
P.-S. Je rouvre ma lettre en toute hâte pour te garder d’une méprise. Mon ami s’est moqué de moi. Le prétendu mandement que tu viens de lire n’est qu’une mosaïque découpée phrase par phrase dans un ouvrage de Bossuet. Ce livre est intitulé : Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte. Bossuet l’a écrit pour l’éducation du Dauphin, fils de Louis XIV.
Averti de mon erreur, j’ai voulu m’assurer si du moins les citations étaient exactes. Il ne s’en faut pas d’un seul mot. C’est bien Bossuet qui a exposé ces théories monstrueuses. C’est le père de l’Église gallicane qui immole si gaillardement les peuples aux rois, qui humilie si vaillamment la royauté devant le pape.
Heureusement, ma chère cousine, le temps n’est plus où les évêques donnaient des leçons de politique aux enfants des rois. Un temps viendra peut-être où les rois donneront aux évêques des leçons de politesse.
XIV
L’EXPOSITION DES BEAUX-ARTS
Le moment est bien choisi. — Nous sommes en paix, quoi qu’on die. — Les nuages sont dans la lorgnette. — Annexion de la Savoie. — Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. — Le berceau des grandes familles. — Le spirituel et le temporel sont deux. — Le temporel est soumis à des lois. — Réforme douanière. — Une lettre datée de Lille. — Beaux-Arts. — La peinture et la sculpture vont assez mal en France. — A qui la faute ? — Efforts des artistes. — Bon vouloir du public. — Excellentes intentions du gouvernement. — Les expositions bisannuelles. — Elles ont fait plus de mal que de bien. — Je propose de les remplacer par des expositions permanentes. — Avantages de mon projet. — Tout le monde y gagnera : le public, les artistes, les critiques. — Moyen d’exécution. — Profit pour le budget. — Expositions anglaises. — Le boulevard des Italiens.
Ma chère cousine,
La France et l’Europe sont en paix ; l’Italie, notre sœur aînée, organise tranquillement son indépendance ; l’Angleterre, notre alliée naturelle, unit ses intérêts aux nôtres par le lien le plus étroit ; les éternels ennemis de l’intelligence et de la liberté se suicident à coups de mandements et d’encycliques ; le gouvernement impérial, après dix années d’indécision, se jette résolûment dans la voie sacrée de la démocratie, et reprend en main la grande œuvre de 89 ; tout va bien. Le moment n’est pas mal choisi pour traiter au coin du feu la question des beaux-arts. Les arts sont les fruits de la paix, le luxe honorable de la vie. La France est assez riche et assez grande pour se donner ce luxe-là.
Il est vrai que certains journalistes signalent tous les matins de gros nuages à l’horizon ; mais je me figure qu’ils n’ont pas bien essuyé leur lunette, et qu’une légère vapeur condensée entre deux verres obscurcit, à leurs yeux, la sérénité du ciel. L’un prétend que nos ouvriers vont s’insurger en masse contre un traité de commerce qui leur donne la vie à bon marché. L’autre assure que nos paysans marcheront comme un seul homme au secours d’un petit souverain d’Italie menacé dans son pouvoir temporel.